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C’est aujourd’hui au légitime occupant du Quatrième Gauche de ‘L’immeuble d’à côté’ que nous avons demandé de préciser en quelques mots ce qui l’a incité à emménager dans un si louche voisinage. L’occasion d’esquisser en quelques lignes et un cliché vertigineux le portrait de ce fondu des sommets.

« Yves Letort, alias ‘le concierge de l'Immeuble d'à côté’, m'a convié à l'anthologie immobilière publiée par Flatland.
Je lui ai envoyé aussi sec (comme on dit en escalade quand on a besoin d'un petit peu d'aide par le premier de cordée) un texte qui se passe en pleine montagne dans un monde dystopique où seul un immeuble délabré d'une ancienne station de ski a survécu. Yves, un peu gêné, m'a fait remarquer avec tact que je n'avais pas regardé le cahier des charges...
Dont acte ! Je me suis remis à mon perfo, euh à mon clavier d'ordinateur et ai imaginé qu'un grimpeur (moi, bien sûr) chutait d'une voie d'escalade et se retrouvait dans une pièce inconnue, sorte de sas d'attente vers un ailleurs mystérieux... En plus, de drôles de bruits et une puanteur prégnante proviennent de l'appartement d'à-côté, occupé par Philippe Cousin. Je ne voudrais pas le dénoncer au syndic de l'immeuble, mais tout de même, Philippe, faudrait faire le ménage de temps en temps ! »

Pierre Laurendeau, né en 1953. Auteur d’une soixantaine d’ouvrages (usuels de langue, romans, recueils de nouvelles…) A exercé les professions de correcteur et d’éditeur. Sous le pseudonyme de Pierre Charmoz, il a publié des ouvrages sur l’alpinisme et la montagne, prenant parfois des libertés avec les positions admises en escalade. Avec Jean-Louis Lejonc, il a coécrit trois aventures de Sherlock Holmes dans les Alpes. Dans Le Vol de la Clé de 17, un récit héroïcomique, il a raconté avec une bonne dose d’autodérision ses mésaventures lors de la création d’une voie d’escalade dans un coin secret des Alpes dauphinoises.
Ses deux derniers ouvrages parus :
– Grimpe, Crimes et Nutella (Ginkgo, 2024) critique avec humour (noir) les compétitions d’escalade ;
– Première Ascension népalaise de la tour Eiffel (Ginkgo, 2025, rééd.) inverse le classique récit d’expédition himalayenne : ce sont les Sherpas qui prennent d’assaut le sommet parisien !
En préparation, un roman gore : Le Refuge cannibale.

Ce qui se trame à Flatland House, épisode 56 : propos du concierge de ‘L’Immeuble d’à côté’

 

Yves Letort, habitué de la maison et déjà responsable d’une anthologie vampirique chez nous (V., n°7 de La Fabrique d’Horizons, en novembre 2022), a investi la loge du concierge de L’immeuble d’à côté (ainsi que les combles, ce qui n'a rien d'innocent) et a veillé à l’installation des locataires dans chacun des huit appartements du bâtiment. Ses « propos de concierge » vigilant et à cheval sur le respect du règlement rythment l’ouvrage et il a bien voulu, pour ce premier d’une série de billets présentant les auteurs en leur donnant la parole, délaisser sa chère cage d’escalier pour nous en dire quelques mots.

 

« L’envie m’est venue de rassembler en un volume quelques auteurs afin d’occuper les appartements de L’Immeuble d’à côté. La genèse du projet remonte aux souvenirs de lecture de La Vie mode d’emploi, stimulation qui aboutissait à l’idée de demander à chaque participant de rendre un texte d’un calibre identique à celui des voisins, puis d’interagir avec les logements mitoyens de la façon qu’il leur plairait. Tout à coup, votre serviteur et maître d’œuvre de l’anthologie se rappela avec frayeur que l’idée avait déjà été utilisée par Jean-Pierre Andrevon et Philippe Cousin dans leur recueil de 1982 : L’immeuble d’en face. Le recrutement des auteurs n’avait même pas commencé que l’on avait déniché les deux premiers ! Ils acceptèrent volontiers ce déménagement de l’autre côté de la rue. Il ne restait plus qu’à rassembler et relire, exercice facilité par la maîtrise et le professionnalisme des participants, notre éditeur chéri en première ligne : Flatland. »

 

C’est l’écrivain André Ruellan qui a déterminé la tardive vocation pour l’écriture d’Yves Letort, et c’est dans sa filiation littéraire qu’il se place, en espérant ne pas trahir cette prétention. La majeure partie de ses écrits se déroule sur les rives du Fleuve, un territoire de fiction qui s’étoffe peu à peu et qu’il envisage comme une lente dérive qui lui permet d’expérimenter des variations d’après des lectures disparates. Deux volumes rassemblant ces explorations ont paru au Visage Vert (Le Fleuve en 2015 et Vue des rives en 2024) ainsi qu'un roman à L'arbre vengeur (Le Fort, 2019). Un autre volume s’apprête à paraître chez Terres du couchant (Voyage d'un renégat, mars 2026) et un autre encore chez Flatland éditeur (Hydrographies, mai 2026). On retrouve régulièrement Yves Letort en tant qu’auteur dans les colonnes du Novelliste, ainsi que sous sa casquette de chef de rubrique (« Comme une image »). Ces expéditions fluviales et littéraires mises à part, Yves Letort est né en Bretagne en 1960. Il a réalisé de 1982 à 2000 une émission de SF sur Radio Libertaire, il a édité une petite collection intitulée L’astronaute mort, et après avoir été libraire durant de longues années, il a désormais la chance de pouvoir se consacrer entièrement à l’écriture. « Le reste, conclut-il, ne regarde que peu le lecteur… »

Ce qui se trame à Flatland House, épisode 55 : HP4, Perturbatio globalis

 

Le quatrième tome de notre anthologie thématique annuelle Horizon perpétuel, au sommaire de laquelle trente auteurs et autrices se sont frotté/es au thème des dérèglements, est paru fin décembre 2025, sous une couverture percutante de Jean-Jacques Tachdjian.

Sous-titré désormais « Anthologie plurielle de nos imaginaires », et titré Perturbatio globalis, l’ouvrage a connu cette année un certain nombre d’inflexions résumées par l’anthologiste dans sa préface.

Celle-ci donnant en outre quelques conseils à celles et ceux qui souhaiteraient répondre à nos appels à texte, il nous a paru utile de la reproduire sur ce blog. Rappelons que le thème du prochain horizon perpétuel à d’ores et déjà été annoncé ici-même.

 

Des lendemains qui changent

 

C’est par son thème, déjà, que ce quatrième tome d’Horizon perpétuel se plaçait dès l’origine sous les auspices du changement. La consigne donnée à celles et ceux qui souhaitaient participer à l’appel à textes pour – peut-être – inscrire leur nom au sommaire de notre anthologie thématique annuelle avait le mérite de la simplicité et se résumait à un mot : Dérèglements.

Ce laconisme frisant la provocation n’a pas été pour décourager les bonnes volontés, tout au contraire, pas plus que la volontaire discrétion de l’appel à textes qui s’est résumé, dans un premier temps, à une simple ligne sur la page « Manuscrits » du nouveau site de Flatland éditeur. C’était sans compter sur l’efficacité des sites spécialisés qui s’en sont ensuite fait l’écho, et méconnaître la vitalité du vivier d’auteurs et autrices francophones de l’Imaginaire. Pourquoi une telle volonté délibérée de discrétion ?

Pour répondre à cette question, l’anthologiste doit accepter de se désaper quelque peu en révélant les méandres de sa réflexion. Au départ était une volonté de changer la donne, par souci de ne pas s’encroûter, par désir d’expérimenter, et peut-être aussi – jouons jusqu’au bout la carte de l’honnêteté –, pour faire l’économie d’un appel à textes ouvert qui représente immanquablement une énorme somme de travail éditorial et administratif. Après trois A.T. de ce genre massivement suivis, l’idée pour accoucher de ce quatrième opus était de produire un A.T. fermé, réservé aux happy few (les habitués de Flatland éditeur et les plumes repérées lors des éditions précédentes), quitte à réduire le nombre de participants et à leur offrir davantage d’espace pour s’ébrouer.

Ainsi fut donc fait dans un premier temps, mais la place, discrète mais réelle, prise en trois années d’existence par Horizon perpétuel dans le paysage des littératures de l’Imaginaire en décida autrement. Une première voix s’est étonnée de ne pas avoir vu passer d’appel à textes pour le quatrième tome, une autre a réclamé de connaître le thème retenu pour celui-ci, une troisième s’inquiétait de savoir s’il n’était pas trop tard pour participer.

L’anthologiste dut alors se rendre à l’évidence que sa créature lui avait échappé, qu’elle n’était plus sa chose dont il pouvait déterminer le devenir à sa guise, qu’elle avait été adoptée (et ce faisant adoubée) par un certain nombre d’auteurs et d’autrices, aguerris ou en devenir, qui en attendaient le retour inscrit au calendrier comme celui des saisons et des grands rendez-vous annuels. Comment ne pas accepter qu’il en soit ainsi, sous peine de dénaturer un projet voué dès l’origine à remplir un rôle communautaire et inclusif ? Il fallut bien se résoudre à en revenir à l’orthodoxie de l’A.T. ouvert, ce qui fut fait de manière sibylline en indiquant sur la page idoine de notre site le thème dont les contours s’étaient dessinés lors des premiers échanges avec les auteurs pressentis, ainsi qu’une deadline.

Je n’eus pas à le regretter, car même si l’afflux de textes s’avéra en définitive aussi important que je l’avais redouté, leur diversité de thèmes, leur variété de style et leur qualité globale firent que je pus sans difficulté élaborer sur le thème des dérèglements un sommaire satisfaisant – et sans doute plus riche que si je m’en étais tenu à mon idée initiale. Que ce quatrième tome d’Horizon perpétuel puisse plaire, plus largement, à celles et ceux qui le liront et trouver ainsi son public, ce sera à vous de le vérifier, mais j’avoue sur ce point demeurer raisonnablement optimiste.

Il y eut cette année 90 volontaires pour tenter de scruter l’horizon perpétuel de la fiction, pour 30 places au sommaire, dont 8 réservées à des auteurs et autrices invité/es. Toutes les propositions ont été soigneusement lues et soupesées pour être classées en trois catégories : « Oui », « Non », « Hors sujet ». Cette première sélection effectuée, il m’a fallu écarter 10 nouvelles qui auraient pu figurer entre ces pages, soit parce qu’elles étaient redondantes avec d’autres textes sélectionnés, soient parce qu’elles manquaient tout de même un peu de maîtrise dans la narration, soit simplement par manque de place. Il m’a fallu en recaler 8 autres, soit parce qu’elles étaient hors sujet, soit parce que le thème n’était que superficiellement traité, soit parce qu’elles dépassaient par leur longueur le cadre d’une nouvelle.

Une fois obtenu l’accord des 30 impétrants sous forme d’un contrat de publication signé, j’ai dû informer tous les autres qu’ils n’étaient pas retenus, ce qui en ce qui me concerne doit être la tâche la plus pénible parmi toutes celles conduisant de l’idée initiale à la mise en vente d’une anthologie. Pourtant, n’est-ce pas la loi du genre, acceptée par celles et ceux qui participent à ce type de concours ? Certes. Mais l’anthologiste qui est ou a été lui-même auteur sait ce que c’est de recevoir une lettre de refus et ne peut rester de marbre en refusant un texte – et a fortiori 68 – que s’il a une pierre à la place du cœur.

Est-ce pour cette raison que j’ai offert à celles et ceux qui le souhaitaient de recevoir un court commentaire sur les raisons pour lesquelles leur nouvelle n’avait pas été retenue, ainsi qu’en « lot de consolation » un exemplaire numérique du précédent tome d’Horizon perpétuel ? Peut-être. Mais c’est surtout à mes yeux la moindre des choses, même si cela doit conduire à une charge de travail supplémentaire, quand on lance ce type d’appel à textes dans lequel beaucoup investissent tant de temps, d’énergie et d’espoir. Car ce qu’espèrent les participant/es à ces A.T. – comme l’indiquent nombre de mails d’accompagnement –, ce n’est pas tant une notification d’acceptation ou de refus qu’un retour, un avis, un conseil sur leur prose.

Et s’il est un conseil qu’un professionnel blanchi sous le harnais puisse donner à un/e débutant/e, c’est de ne pas solliciter un avis, un retour sur son texte, si l’on n’est pas prêt à entendre que celui-ci manque d’originalité, que la narration pourrait être plus maîtrisée, ou que le style est défaillant. Il vaut mieux, également, ne pas concourir si l’on n’est pas prêt à accepter qu’au final, c’est l’avis de l’anthologiste qui prime, aussi subjectif et sujet à caution puisse-t-il paraître. Et pour mettre toutes les chances de son côté, si l’on se décide quand même à se lancer, la seule vraie question à se poser est celle-ci : comment faire la différence avec tous les autres ?

Sur un thème donné, si vous n’êtes pas certain de pouvoir vous imposer par l’originalité de votre regard ou de votre style, vous devez l’être par l’originalité de votre idée, de votre traitement et de votre voix. Un anthologiste – celui qui signe ces lignes, en tout cas –, ne cherche pas seulement de bonnes histoires bien écrites. Il souhaite être épaté, surpris, ému, choqué ; il aimerait ne pas lire ce qu’il a déjà lu mille fois ; il veut bâtir un sommaire original et varié, comportant autant de couleurs, de nuances que possible. Et ce qui importe par-dessus tout pour avoir une chance d’accéder au dernier carré : il faut que votre texte fasse entendre votre voix. Encore faut-il l’avoir trouvée, me direz-vous. J’admets que cela n’a rien d’une formalité, et c’est là que la notion d’apprentissage prend tout son sens, l’écriture n’ayant rien, quoiqu’en disent les clichés, d’une vocation innée.

Finalement, le renouvellement espéré pour ce quatrième tome interviendra tout de même, mais par un autre biais que le changement de méthode de sélection. Au vu de la diversité et de la richesse des premiers textes choisis, une évidence s’est rapidement imposée à moi : Horizon perpétuel ne pouvait demeurer l’anthologie de SF stricto sensu qu’elle ambitionnait d’être depuis l’origine. Elle ne se limitera désormais pas davantage à ce qu’il est convenu d’appeler « l’Imaginaire ». L’ouverture est bien plus large – quoi de plus normal puisqu’il est ici question d’horizon ? –, et pour en rendre compte, c’est le pluriel qui fera d’HP l’antho thématique annuelle de nos imaginaires qu’il a fallu adopter. C’était là une pente naturelle sur laquelle notre antho était engagée depuis un moment déjà, il était logique d’en tirer les conclusions et de larguer les amarres.

De même, il était plus que temps de renoncer à rappeler en sous-titre de ces volumes l’année de leur appel à textes, créant ainsi, du fait du manque de moyens et de temps chronique d’une petite structure associative de microédition telle que la nôtre, un gap peu compréhensible de deux années entre le millésime et l’année de sortie effective. Voilà pourquoi, comme vous avez pu le découvrir en couverture, Horizon perpétuel sera désormais une « anthologie plurielle de nos imaginaires », dont vous tenez entre les mains le tome 4.

L’ambition, elle, reste la même : scruter l’horizon sans fin de la fiction pour y percevoir les signes avant-coureurs de nos lendemains. Des lendemains qui, à défaut de toujours se révéler plus désirables, (le réel à la peau dure), pourraient être enfin des lendemains qui changent.

Leo Dhayer

LANCEMENT DE L'APPEL À TEXTES POUR LE TOME 5 D'HORIZON PERPÉTUEL

 

ALTÉRITÉS RADICALES : tel sera le thème du prochain tome d’Horizon perpétuel, l’anthologie thématique annuelle de Flatland éditeur.

« Anthologie plurielle de nos imaginaires », Horizon perpétuel embrasse tous les genres connus (voire inconnus) et accueille toutes les plumes, quelles que puissent être leur expérience et leur notoriété. La règle est simple : nouvelles entre 10 et 80 KS, inutile d’anonymiser le manuscrit, fichier texte ou PDF.

L’inspiration vous titille ? Vous avez jusqu’au 30/06/2026 à minuit pour envoyer votre texte à l’adresse manuscrits@flatland-editeur.fr

À vos plumes !

(Illustration : Wassily Kandisky, Bunter Mitkland, 1928)

2026 : ANNÉE BLANCHE POUR LA SOUMISSION DE MANUSCRITS (HORS APPELS À TEXTES PONCTUELS EN COURS)

 

Il faut se rendre à l’évidence : en l’état actuel des choses, nous avons de quoi remplir notre programme de publication au moins jusque fin 2027. Qui plus est, le nombre de manuscrits reçus en 2025 est tel qu’il nous faudra bien une année entière pour en venir à bout et répondre à tous et à chacune. Dans ces conditions, une conclusion s’impose : laisser ouvert l’appel à textes permanent en 2026 ne servirait à rien d’autre qu’entretenir de vains espoirs et à nous charger d’un travail supplémentaire inutile.

C’est donc avec regret qu’il nous faut suspendre notre AT permanent jusqu’au 01/01/2027. Les manuscrits reçus après le 09/01/2026 ne seront pas examinés et aucune réponse ne sera donnée. Ne sont pas concernés l’appel à texte ponctuel pour Le Novelliste #11 : La Ville (appel à texte ouvert, clôture le 31/06/2026 à minuit) et pour Horizon perpétuel tome 5 : (Ouverture de l'appel à textes le 12/01/26, clôture le 31/06/26 à minuit).

 

Jusque fin décembre, 25 % de remise sur 4 tomes de Yellow Submarine consacrés à Roland C. Wagner

Du 15 au 31 décembre, sur notre site uniquement, les numéros 138, 139, 140 et 141 de Yellow Submarine consacrés à Roland C. Wagner vous sont proposés avec une remise de 25 %. Le prix de vente affiché sur la page article reste le prix initial, la remise s’effectue quand vous placez l’article dans votre panier, hors frais de port. Ainsi, les numéros 138, 139 et 140 vous sont proposés au prix de 18,75 € (au lieu de 25 €), et le numéro 141 au prix de 17,25 € (au lieu de 23 €). Le numéro 142 (couverture jaune) actuellement indisponible, n’est pas concerné par cette promotion.
Une occasion unique de découvrir cet ensemble de documents précieux, issu des archives de Roland C. Wagner et comportant de nombreux inédits. Qu’on se le dise et répète !

Au sommaire, cette année, de notre anthologie annuelle Horizon Perpétuel sur le thème du dérèglement

 

Cette année, 90 participant/es concouraient pour 30 places au sommaire, parmi lesquelles 8 étaient réservées à des auteurs et autrices invité/es.

10 nouvelles qui auraient pu éventuellement prétendre à la sélection finale ont été écartées, soit parce qu’elles étaient redondantes avec d’autres textes sélectionnés, soit parce qu’elles manquaient de maîtrise dans la narration, soit tout simplement par manque de place.

8 nouvelles ont été écartées, soit parce qu’elles étaient hors sujet, soit parce que le thème n’était qu’imparfaitement traité, soit parce qu’elles dépassaient par leur longueur le cadre d’une nouvelle.

Tous les partipant/es ont à présent reçu par mail une réponse leur indiquant si leur texte a été sélectionné ou non. Celles et ceux qui le souhaitaient ont reçu un court commentaire sur les raisons pour lesquelles leur nouvelle a été écartée. Enfin, les participant/es qui ne figureront pas au sommaire ont reçu pour les remercier de leur participation un SP numérique de HP22, Filii futuri, tome précédent de notre antho thématique annuelle.

La liste complète par ordre alphabétique des auteurs et autrices au sommaire de ce nouveau numéro figure ci-dessous. Sortie espérée de l’ouvrage (au terme d’une longue phase de préparation éditoriale avec les auteurs et autrices, de mise en page, de relecture et d’impression) : avant fin 2025 si possible. Y aura-t-il un cinquième tome d'Horizon perpétuel ? Cela semble acquis. Rendez-vous début janvier pour le lancement de l'appel à textes.

Phil Aubert de Molay / À la hauteur
Léonard Bertos / Mission Canaan
Bruno Blanzat / Le vent ne suffit pas
Marie-Liesse Boutry Garcia / Madame Leghorn
Cassiopée Brûlart / Victor
Sébastien Castelbou / Awa
Julie Conseil / L’homme modulable
Daylon / La prod est tombée
Emmanuel Delporte / Tempus Fugit
Marie Derley / Invisible
Élodie Doussy / Mouvement(s)
Michel Etareff / Toutes ces fusées dans le ciel
Lionel Favennec / Le protocole d’Éclipse
Frédéric Holic / Fœtus suicides
Jonas Lenn / Yi Jing
Meddy Ligner / Le syndrome du Mohican
Thomas Lop Vip / À toi qui peut-être un jour me liras
Didier Pemerle / Mouvement intégral
Jeanne Read / Sous les regards peints
Lola Rosenfeld / Des huîtres et des ures
Antonin Sabot / Steppe
Fabrice Schurmans / La première nuit de Rosa Fabiani
Jérémy Semet / Tako-Tsubo                    
Denis Soubieux / Espèces non protégées
Bérénice Spera / Assoiffée
Nicolas de Torsiac / Quand nous serons rendus au temps des floraisons
Francis Valéry / Jour de marché
Mello Von Mobius / ÉquiLibre
Bernard Weiss / Dernier anniversaire
Ludovic Wiart / Thérapie de choc

Illustration : Détail d’un projet d'illustratron de couverture de Jean-Jacques Tachdjian pour HP23.

HP23 Dérèglements : sélection des trente auteurs et autrices achevée

L'ouvrage n'a pas encore trouvé son titre latin, mais enfin la sélection des textes retenus pour HP23 Dérèglements est terminée. On commence par l'envoi de la bonne nouvelle et des contrats aux heureuses et heureux élu/es, en trois tranches de 10, du 27 au 29 octobre.
 
À noter que dans celui-ci figure désormais un nouveau paragraphe : "RECOURS À L’INTELLIGENCE ARTIFICIELLE : L’auteur reconnaît en signant ce contrat qu’il a pris note de l’opposition de l’éditeur à l’emploi des outils d’intelligence artificielle génératrice de texte. Il certifie en apposant sa signature qu’il n’a pas eu recours à de tels outils pour concevoir ou rédiger son texte. (Le recours aux logiciels de correction destinés à finaliser le texte après leur rédaction, y compris ceux qui utilisent l’IA, est admis.)" Faut bien vivre avec son temps.
 
Quand tous auront confirmé leur participation en renvoyant leur contrat, viendra le moment d'annoncer par mail aux autres concurents (et rentes), qu'ils n'ont pas été retenus. L'étape la moins drôle. Enfin, travail éditorial sur les textes avec les 30 autrices et auteurs, mise en page, relecture, finalisation de la couverture avec Jean-Jacques Tachdjian, BAT, impression... HP23 pourra-t-il sortir avant la fin de l'année ? Rien n'est moins sûr, mais le factotum va tout faire pour.
 

Ce qui se trame à Flatland House, épisode 54 : Alephramize, recueil de novellas de Léo Kennel

À-plat de couverture d'Alephramize, de Léo Kennel

 

Alephramize, recueil de trois novellas de Léo Kennel et onzième volume de notre collection La Tangente est désormais disponible après un léger retard à l'allumage dû à un retard d'impression. Il est donc possible dès maintenant de se le procurer, au format papier comme au format numérique, sur ce site, sur commande dans toutes les librairies, ainsi que sur les principales plateformes numériques en ligne.

L’autre côté de l’indifférence, Sidérante huit cent treize et L’Informelle, les trois novellas réunies ici, permettent à Léo Kennel, après Wohlzarénine et Osgharybian, de poursuivre l’exploration d’un univers de fiction marqué par l’exigence formelle et narrative. Élisabeth Vonarburg signe la préface de cet ouvrage, ce dont nous la remercions. 

« Alors voilà, résume-t-elle, c’est ce que j’ai aimé dans ces trois textes, pourquoi j’ai eu du plaisir à les lire (mon critère de lecture essentiel, le plaisir). Leur juxtaposition – chorale, pour laisser entrer dans l’affaire un autre sens –, avec leur manière de se répondre, échos, reflets, leitmotivs. La Ville-écriture, infiniment muable, en miroir (Borges/Ségrob), un labyrinthe dont on ne s’échappe pas. Celui du dessus et celui du dessous (…) Entre les deux, les passages de tous les dangers, livres et bibliothèques, mémoires secrets, carnets, à travers l’espace négatif (blanc, comme dans la poésie) de leur séparation en chapitres, ou séquences, ou panneaux, ou en textes prétendant être différentes histoires. Oui, leur faire-semblant – d’être du fantastique et de la science-fiction : les yeux qu’on balaie dans la rue avec lassitude, les jeux sur l’identité, je-tu-il-elle-nous-vous, qui est qui écrit ? – et la civilisation en débandade, les enfants-torses de Mahara la planète abandonnée, la bureaucratie kafkaesque (hello, Frantz, bro), la surveillance… La/le même et l’autre (la voix autoriale sous formes d’anagrammes divers), des mythes cala-mités – Orphée et Eurydice, bien sûr. Oui, fantastique et SF, et tout le reste (la poésie : les glissements de sons, de sens, les jeux sur/avec les mots). Y en a aussi. En autant qu’on désire voir ainsi cet ensemble de textes, de le lire, se le dire, ainsi, comme dans les rêves où une chose peut être elle-même et une autre à la fois dans cette marge de la conscience in- ou sub-, qu’importe pourvu qu’on ait l’ivresse, celle que peut seule atteindre, pour moi, l’écriture et ses milliards d’images entremêlées. »

L’ouvrage fait 224 pages, au format 100 x 200 mm et coûte 18 €. La couverture est illustrée par un autoportrait de la peintresse finlandaise Ellen Thesleff (1869-1954).

Comme de coutume, mesdames et messieurs les adhérents de l’association Flatland – Maison de la fiction sont priés de passer commande par mail (contact@flatland-editeur.fr) afin de bénéficier des avantages qui leur sont réservés. Vous souhaitez adhérer et nous manifester ainsi votre soutien tout en faisant de bonnes affaires ? C’est par ici.

Otto, nouvelle de David Sillanoli

 

Régulièrement, nous vous offrons sur ce blog une nouvelle en lien avec l’une de nos parutions. Aujourd’hui, à l’occasion de la sortie de Pauvre cosmos dans notre collection La Tangente, c’est une nouvelle de David Sillanoli que nous vous proposons de (re)découvrir. Initialement publiée dans le numéro 6 du Novelliste, elle met en scène un personnage du roman qui régulièrement « s’absente » de l’action en cours. Lorsque Texier, le capitaine du Huo Chuan qui écume la galaxie des faubourgs mal famés de Paris à ceux de Foumbatown, se demande pourquoi son second est aux abonnés absents, ne le cherchez pas, c’est ici qu’Otto se trouve…

 

« La musique est ultra rapide, acoustique et synthétique à la fois : on ne les voit que de dos mais trois batteurs jouent ensemble à qui finira par péter la chaîne de sa double pédale tandis qu’un gros type noir à lunettes déverse à tout vitesse une espèce de bouillie de notes aiguës sur son clavier guitare. Deux filles en tiennent une autre par les mains et les pieds et la balancent de plus en plus vite jusqu’à ce que l’autre crie, la musique s’arrête et deux garçons accourent pour saisir par la taille les filles qui balancent l’autre et les décollent du sol et les laissent retomber d’un coup ; tout le monde hurle en faisant de drôles de trucs avec les yeux et ça recommence, les garçons s’écartent et s’évanouissent hors cadre et la musique reprend et toujours la même fille qui se balance entre les autres qui lui tiennent les pieds et les mains et la balancée qui crie à nouveau et deux nouveaux garçons accourent et décollent les porteuses du sol et ainsi de suite. Un jury attribue un certain nombre de points à la balancée comme aux porteuses et c’est le public qui juge les garçons en tapant plus ou moins fort des pieds sur les gradins, encouragé par le joueur de keytar. » Le slide est prêt : la présentation est courte mais le graphisme est pertinent, les typos sont bien choisies et les images causent d’elles-mêmes, les couleurs sont à peine saturées, pêchues mais pas vulgaires et l’animation très fluide. Les filles sont bronzées, elles ont de très grosses fesses et des seins arrogants dont les tétons saillent à travers le coton des tricots, marqués des logos des sponsors ; les garçons vont torse nu, slip de bain, bien taillés, grands, secs, la mâchoire carrée, tout. Même les visages des gens dans les gradins sont détaillés, bien dessinés, les jeunes, les vieux, les beaux, les moches ; un peu plus de femmes. Et comme les batteurs, les jurés sont de dos. Une liste est prévue de vedettes, hommes politiques ou grands industriels qui pourraient accepter de « jouer le jeu » – c’est l’expression consacrée du programme, son titre –, certains d’entre eux ont même été contactés mais n’ont pas encore donné leur accord, d’où l’anonymat provisoire. C’est ici que ça coince un peu mais Otto est confiant. Un mauvais moment à passer s’ils le collent là-dessus, à lui d’éviter cet écueil en leur en mettant plein la vue dès l’entame.

« Jouer le jeu », franchement : il ne lui a pas fallu vingt minutes pour leur fourguer cette merde. Certains responsables sommeillent à moitié, d’autres bavardent, leurs secrétaires font glisser des messages sur les écrans mous qu’elles échangent en gloussant et l’animateur félicite Otto pour sa présentation – « Waouh, exactement ce que j’attendais » – et lui propose un verre avant d’aller déjeuner. Luxuriant sous sa demie sphère de verre dépoli, palpitant du bon train du blabla des oiseaux tropicaux qu’il abrite, un jardin-restaurant suspendu occupe le cœur du l’édifice, autour duquel une unique coursive tourne et dessert, en colimaçon jusqu’au dernier étage et son puits de lumière, les nombreux points d’accès aux différents services. Des murs en béton larges de plusieurs mètres ceignent l’ensemble, totalement dépourvu d’ascenseurs, et maintiennent un semblant de fraîcheur. Ce n’est pas la première fois qu’Otto se rend dans les locaux de la Chaîne mais la vue de ces milliers d’hommes et femmes marchant sans cesse et sans but apparent lui donne invariablement le vertige. L’animateur lui tape sur l’épaule.

« Alors ?
— Oui ?              
— Vous n’avez pas dit un mot depuis qu’on est sortis. C’est super, non ?
— Ah oui, mon client sera content.
— Bien. Et vous, vous le prenez comment ?
— Sans plus. Je me réjouis d’aller lui dire que « Jouer le jeu » va se faire, parce qu’il va sauter de joie, mais moi, ça ne me fait pas grand-chose. Enfin, j’ai le sentiment d’un travail accompli, ça suffit. En tout cas, ça justifie ma facture. Vous voyez ce que je veux dire ?
— Pas vraiment. D’ailleurs vous m’excusez mais je n’ai pas vu l’heure, j’entre en réunion dans dix minutes. On remet ça ? Pour partir, vous suivez le mouvement. Et n’allez pas vous perdre, hein ? »

Otto n’a pas le temps de répondre. L’animateur se mêle en riant à quelques secrétaires qui couinent en agitant leurs écrans mous et s’agrège au flux compact et régulier de ses collègues et disparaît. Otto s’immisce à son tour. La passerelle qui mène au jardin-restaurant paraît proche, il l’atteint moins rapidement que prévu et s’y engage mollement, freiné par un subit accès de vertige, quand une explosion suivie d’une onde insensée font vibrer l’air entier. Otto bondit en arrière et se carapate, happé par le flux descendant des employés en panique. Il ne parvient pas à rejoindre le mur mais le mur l’attire, sans raison, il perçoit des vibrations, il pourrait fermer les yeux, se laisser emporter mais tous muscles bandés il décampe, écarte les plus lents, double les plus rapides, marche sur les effondrés. Des centaines de volatiles multicolores s’échappent et se lamentent, leurs cris sont affreux, ils se heurtent et s’écrasent au sol et contre les parois de béton. Puis une autre explosion retentit. Les câbles du jardin cèdent et le voici qui chancelle et s’abat vingt-trois étages plus bas, dans un fracas de verre dont les débris sanglants et mêlés de chair fraîche sont projetés jusqu’au puits de lumière qui menace également de céder, et retombent en une pluie saillante qui mouchètent de rouge, de rose, de brun, les peaux et les habits. Les issues sont condamnées, les murs s’ébrèchent, coffrages et conduites ne tiennent pas le coup. Au niveau zéro, les corps s’entassent et baignent dans un cloaque inédit où le sang, les os, les graisses et les viscères s’unissent aux eaux usées. On piétine, on étouffe, on s’écroule. Puis Otto un temps s’arrête. En fait, tout s’interrompt : les corps sont figés dans des positions absurdes, drôles, parfois obscènes ; les sons captifs d’un air qui ne vibre plus ; tout ce qui tombe est suspendu, comme insensible à la gravité, et la pataugeoire fangeuse, étale au sol en un gel dur et mat, ne renvoie plus la lumière. Le grondement d’une foule inquantifiable et mécontente annonce alors l’apparition holographique de l’animateur croisé plus tôt dans l’escalier, vêtu d’une combinaison moulante et armé d’un sceptre argenté qu’il fait tournoyer à la manière d’un bâton de majorette. Otto est prisonnier du rayon d’un projecteur qui l’éblouit autant qu’il l’entrave.

« A-t-il joué le jeu ? A-t-il joué le jeu ? »

Puis un roulement de tambour synthétique entraîne le tarissement du faisceau lumineux qui maintient Otto en place et le décor atroce qui l’entourait jusqu’ici clignote un coup puis disparaît. Il tente un pas de côté, un mot, un geste de la main mais son corps ne répond pas. L’animateur, translucide et maquillé, en rajoute.

« Je vous le demande : a-t-il joué le jeu ? A-t-il joué le jeu ? »

Nouveau roulement synthétique et réponse instantanée du public.

« Non. Non. non.
– Trois fois non, mon vieux, c’est terminé pour vous. C’est terminé pour vous ! Allez, débarrassez-moi ce tas de merde et qu’on passe au suivant, on commençait presque à s’ennuyer ! Alors, le prochain candidat jouera-t-il le jeu ? Je vous le demande : jouera-t-il le jeu ? Je vous laisse en compagnie des sponsors et je reviens dans cinq minutes, il faut que je me refasse une beauté ! Vous avez compris ? Une beauté ! Une beauté ! »

L’animateur clignote et disparaît à son tour dans un tonnerre d’applaudissements et les publicités démarrent dans un fracas de sons et d’images tandis que sous ses pieds, Otto sent sous lui le sol qui se dérobe et le voilà qui choit et glisse et s’évanouit, accablé par la vitesse de la chute et l’angoisse de la mort.

 

2

Le matos à London : pas cher et super foncedé. On était début août et la nuit peinait à noircir. On crevait de chaud. L’eau du robinet coulait grise et chlorée. Et malgré deux jours de repos, Otto n’avait pas vraiment la forme. Il avait mal dormi la veille et ce coup de fil à London marquait la fin d’une abstinence de presque trois mois. Il était déçu mais ça lui passerait. Le dealer venait de poser ses grosses mains sur la table en acier du balcon. Le chat s’était sauvé en le voyant arriver. Sous le soleil déclinant, perché sur une étagère en pin brut, il baladait sa petite langue râpeuse de son trou de balle au moignon qui terminait sa patte avant gauche. C’était bien le plus heureux. Otto a servi deux verres d’eau. Quand il a posé la carafe, un dépôt poudreux s’est agité avant de retomber au fond.

« Ça fait longtemps, hein ?
— Trois mois. Tiens.
— Non merci. Trois mois ? J’aurais pensé plus. Tu veux quoi.
— Je sais pas, n’importe. Assez pour qu’il en reste un peu. »

Ce gros sac de London avait du cambouis sous les ongles. Il a fouillé méthodiquement la dizaine de poches de son manteau, théâtral. Puis il a sorti de la dernière un sachet bourré de cachetons.

« Là. Ça va. Par deux, vingt-cinq pièce. »

Otto avait oublié ses petits yeux tristes et la chirurgie ratée qui lui avait esquinté le tarin pour toujours. Qu’il était laid. Reste que cent balles et trois heures vingt-sept plus tard, London s’en allait refourguer ses saloperies par les rues tandis qu’affalé sur son canapé, Otto commençait à monter. Ça ressemblait à tout et son contraire, pas désagréable. Dehors, sous la fenêtre, des vacanciers bourrés racontaient des âneries. Le chat s’est endormi. La clim fuyait depuis des semaines, elle envoyait de l’air tiède. Volume à bloc, une voiture est passée qui roulait au pas, sûrement pour éviter les touristes qui divaguaient. Les sens en alerte, Otto l’entendait déjà depuis un moment. Il l’attendait. Et les basses qui sortaient du coffre sont entrées dans l’appart à travers les lamelles du store. Otto tapait du pied. Il appréciait la mélodie molle et répétitive et d’un coup, silence total. Les basses ont cessé de vibrer. À présent, Otto les voyait. Il les éprouvait physiquement. Il n’y avait plus qu’elles. Elles avaient pris de l’épaisseur, une vraie consistance, des couleurs. Elles ont très vite occupé toute la pièce. Otto ne pouvait presque plus bouger. Il avait du mal à respirer. Et ça continuait d’enfler. Puis tout a frémi quelques secondes qui lui ont paru des années. Enfin, ça s’est comme aspiré soi-même et l’intégralité de ce qui se trouvait dans la pièce ne s’y trouva plus.

 

3

Il s’éveille étendu sur un lit de camp. Une odeur infecte et des geignements lui parviennent par nappes ondulantes et s’il peine encore à ouvrir les yeux, c’est qu’une main pourvue d’un gant fin les lui maintient clos et pansés. Autour de lui, on se déplace à toute vitesse, on racle le sol, on traîne des chariots, on fait tinter du métal et on se frôle en parlant vite et fort. La puanteur et le télescopage de langues inconnues forment comme une pâte idiote ajoutant à la torpeur qu’il éprouve et contre laquelle il ne peut rien : on lui a certainement administré un sédatif. Tout juste parvient-il à remuer les orteils. Les bips suraigus et réguliers de nombreux moniteurs se mêlent à la respiration étrangement sonore de celle ou celui qui le surveille et finit enfin par s’éloigner sans mot, laissant en place les compresses, et lui tapote aimablement la cuisse avant de se perdre dans cet environnement ambigu. Otto se concentre à nouveau puis s’endort et s’éveille par intermittence, incapable de trouver le repos.

Autour de lui végètent des hommes et femmes de tous âges, des enfants mêmes, plus ou moins blessés, conscients, bandés ou plâtrés. Certains livrent leur dernier souffle et les voilà extraits puis remplacés par d’autres. Dépourvue d’autre accès vers l’extérieur qu’une large porte mécanique qui ouvre et ferme au gré des nouveaux estropiés et des morts que l’on rejette, l’espèce de géode métallique sous laquelle il se trouve accueille beaucoup plus de monde qu’elle ne le devrait. Médecins et soignants sont débordés, les blessés les plus tôt rétablis les assistent, le matériel est rudimentaire, l’afflux est incessant. Or tout le monde se démène avec entrain, sans flancher ; les visages de ceux qui marchent n’ont jamais le teint cireux du désespoir. Les traits sont creusés tant par la fatigue et le deuil que par la détermination. Aucun ordre n’est donné ; face à la nécessité, chacun sait ce qu’il doit faire et ce qu’il doit éviter et l’esprit qui les anime est en somme assez grégaire. Tantôt les femmes se chargent des enfants, les nourrissent ou les consolent, tantôt les hommes s’occupent des blessés les plus graves, ils compriment les plaies hémorragiques, ils effectuent des massages cardiaques en attendant les docteurs et tâchent en permanence d’optimiser l’espace afin d’accueillir un maximum de personnes. Quant aux adolescents, les plus âgés réduisent les fractures, posent des attelles, soignent les blessures superficielles, parfois ils rient et amusent les plus jeunes et ils apprêtent les couches, souvent confectionnées de vieux draps et vêtements qu’ils ont glanés çà et là. Au loin, entrecoupés du silence caractéristique des attaques au canon laser, les échos des sommations robotiques et les déflagrations, qui résonnent et s’approchent, annoncent davantage de corps à réparer.

Otto sent qu’il va mieux. Il s’assied péniblement puis ressent une brusque douleur entre les omoplates. D’une pression réflexe de l’index en son creux sus-claviculaire droit, il déclenche la diffusion d’une solution antalgique. Et lorsqu’il retire enfin les compresses qui lui masquent la vue, une jeune femme est plantée devant lui, le regard vif, le bras gauche en moins, elle l’appelle par son nom et l’enlace de son membre présent.

« Azor et Mira sont déjà devant, tout le monde t’attend. Dépêche-toi un peu, ils vont pas tarder les enculés. On est en train d’attacher les gens. File devant et installe-toi, je te rejoins. »

Un tremblement agite alors le bâtiment qui paraît décoller puis retombe aussi sec. Dans la distance, plusieurs voix s’entremêlent.

« Otto ! T’es là !
— Remue-toi nom de Dieu !
— Combien de temps avant contact ?
— On s’accroche ! »

L’éclairage est sommaire et sa vue pas encore tout à fait rétablie mais ceux qu’il croise, à mesure qu’il progresse parmi les hébergés du dôme, se cramponnent tant qu’ils peuvent à des courroies rivées aux murs comme au sol. Les plus mal en point sont sanglés aux cadres des lits dont on a stabilisé les pieds. Enfin, seuls les médecins terminent, sereins et rassurants, à la façon d’hôtesses dans un avion de ligne, leur tournée d’inspection des garrots et des perfusions. On l’appelle à nouveau « sur le pont », il suit la voix synthétique, quitte la géode-hôpital par un court passage assez bas de plafond, la douleur entre ses omoplates le reprend, il la supporte, se redresse et Otto, talonné par la jeune amputée, découvre alors un large poste de pilotage où s’agite une dizaine de personnes. Certains s’interrompent et se figent, comme étonnés de le voir sur pied. D’autres sont à leurs postes, regards vissés à leurs écrans, les mains occupées par leurs claviers et leurs manettes. Les quelques visages tournés vers Otto lui reviennent par fractions : un nez parfait, une arcade en surplomb, une carnation non-humaine, des yeux trop écartés, une cicatrice à la tempe, etc. Le lieu même lui paraît irréel et familier à la fois. Un flot de coordonnées, graphique, sonore et continu, occupe un être anthropomorphe qui s’en détourne et pivote d’un coup pour le saluer d’une révérence inédite.

« Station médic embarquée numéro 7, staff au rapport. Otto, content de vous revoir. On a récupéré tout ce qu’on pouvait de civils, on n’a pas un moment à perdre. Eric et LaVoyne sont morts, leurs échos ne renvoient plus rien. Pareil pour la section Bis.
— Fak, réveillez-vous. On reprend tout le protocole à la main.
— Ça tiendra jamais chef, ils sont sur nous.
— On y va, je veux rien savoir, verrouillez tout ! Réactivation dans 5, 4, 3… »

Trop tard : de nombreux faisceaux de couleurs variées traversent déjà la coque du vaisseau. Ils balayent aveuglément l’espace, détruisent les outils de navigation et les écrans de contrôle. Trois personnes gisent au sol, découpées ; la chaleur du laser est telle que les plaies fument et ne saignent pas. En un rien de temps, les moyens de communication sont réduits à néant ; Fak, l’être étrange, tente le sauvetage de données avant de connaître à son tour le même sort que ses trois camarades. Otto bondit et s’empare de sa jeune amie, l’enserre et d’instinct convoque en elle une série de distorsions anatomiques qui les unissent comme un seul. Plus qu’habiles, ils sautent, lévitent et rebondissent, chimère dansant au gré des arabesques que dessinent dans l’obscurité les rayons meurtriers pour soudain s’éteindre. Profitant d’une brèche haute et large d’un mètre cinquante environ, une escouade d’homoncules en armure s’introduit enfin et désintègre méthodiquement les membres de l’équipage en émettant des grognements victorieux. La tournure des événements plonge Otto dans une totale perplexité. Il étudie la situation, baisse un peu la garde et son amie quitte en plein saut leur association symbiotique, s’écroule au sol et s’évapore, atteinte de plein fouet par quatre ou cinq tirs simultanés. Les petits soldats se réjouissent à nouveau, laissant à Otto une chance d’emprunter à rebours le tunnel qui mène à la géode, théâtre hélas d’une terrible désolation. Armé de courage et d’amertume, il fait demi-tour et marche droit à l’ennemi lorsqu’un trou net et luisant, sorti d’on ne sait où, lui absorbe le bras d’abord et déforme un instant son corps et l’engloutit pour finir tout à fait.

 

4

Il était tard, il avait picolé tout seul depuis le début d’aprème et la fille l’avait cueilli en douceur. Bourré-flatté, il s’était pas méfié d’elle, avec sa belle gueule, et son odeur là, et sa super voix rauque. Ils avaient parlé un bon moment avant de sortir faire un tour pour se retrouver « chez elle ». C’était dur à croire qu’elle habite vraiment dans cette boutique et ça aurait d’ailleurs dû le faire tilter mais il était beaucoup trop raide et surtout super épinglé. Ajoutons qu’elle avait les clefs et pas mal d’assurance.

« Vas-y, fais comme chez toi. »

Elle a tiré du fond de son paquet de clopes un vieux steak de pète, elle a pris deux barres et l’a tendu à Otto qu’a fait non de la tête. Elle avait l’air gai, à l’aise, et devait connaître en somme assez bien l’endroit parce qu’elle s’y déplaçait avec une espèce de grâce et dégotait des trucs sans même donner l’impression de les chercher. Un cendrier pour son mégot, une bouteille de gnôle et des verres, des fruits secs… Elle arrêtait pas de causer mais Otto était pas concentré. L’alcool aidait pas. Puis elle s’est mise à passer des tas de vieux CDs qu’elle changeait trop vite, elle zappait d’une chanson à l’autre en disant que celle-ci ou celle-là matchait plus avec l’instant, elle sortait comme ça des trucs de hippie, et Otto en avait rien à cirer. Malgré les grammes,

50 degrés de concupiscence lui chauffaient les baloches et tout ce qu’il avait envie de voir matcher, c’était leurs langues, éventuellement leurs appareils génitaux. Mais avant ça il avait soif d’eau glacée. Et envie de continuer à se mettre bien. Quitte à, si ça devait arriver, ne baiser que le lendemain. Elle venait de lever une trappe et le bruit de l’escalier escamotable qui cognait la dalle bétonnée du sous-sol extirpa Otto d’une espèce de demie-molle mentale.

Elle a demandé : « Je vais chercher plus de trucs à boire, tu veux quoi ? … manger… sinon y a des… ».

Entre la musique et la distance, on entendait que dalle alors Otto a crié qu’un grand verre d’eau, ça irait. Elle a fait grincer les marches en remontant puis elle s’est arrêtée devant le grand comptoir qui trônait au milieu du magasin. Elle a posé une bouteille de flotte ainsi qu’un petit sachet sur un plateau qui se trouvait là et s’est baissée d’un coup derrière des cartons empilés, comme si quelque chose était tombé. Otto a eu l’impression que ça durait une éternité. Alors elle s’est relevée avec un grand sourire et s’est approchée de lui, un appareil étrange à la main, le plateau en équilibre sur l’autre. Il connaissait bien le dernier album qu’elle avait mis dans la platine, qui en égrenait les premières chansons sans interruption ; c’était bizarre du coup, mais pas désagréable. Puis elle a changé de nouveau tout en faisant danser sous ses yeux les deux trois cachetons du ziplock qu’elle tenait entre le pouce et l’index. Largement de quoi s’échapper jusqu’au lendemain midi d’un présent qu’était qu’un cryptofutur pourrave.

C’est là qu’une explosion retentit. Des confettis pleins les yeux, de la dance, des applaudissements… Otto n’en revient pas. « Surprise ! » Ses parents sont là, y a aussi des potes, des gens du boulot, des inconnus. Il sait pas où se mettre. La fille le serre dans ses bras et lui explique qu’il a été choisi. Et d’un coup tout s’arrête et tout et Otto sont dissous dans un noir absolu, ouaté.

 

5

Lors de la dernière réunion interservices, les gars de l’informatique avaient formellement décrit leur tout nouveau système anti-pourriel comme le plus performant jamais implémenté. Alors comment un tel message a-t-il pu lui parvenir, accompagné qui plus est d’une mention « urgent » clignotant en objet ? Je vous le demande. Otto se lève, balaie du regard le plateau vide et s’assied. Ils sont tous à la cantine. Son tupperware sent le pet, l’ail et la betterave. L’eau du robinet des toilettes coule tiède et la fontaine ne fonctionne plus. Et sur la cloison sans couleur qui sépare son poste de celui de la stagiaire, un post-it indique « réparer fontaine à eau – urgent CE » et « éval Sophie ». À côté de son tapis de souris, la page à carreaux d’un bloc à peine entamé dévoile une « to-do list » dont certaines entrées sont biffées au surligneur et d’autres si mal écrites qu’il peine à les déchiffrer. Otto a la boule au ventre : la surveillance habituelle, tous les trucs en plus à faire, le QCM de la stagiaire, pas d’eau fraîche, la fontaine à réparer, ça fait beaucoup. Et ce message qui vient couronner le tout. Il ne devrait pas recevoir ce type de message. C’est une putain de question de sécurité. Il se lève d’un coup et se dirige vers les toilettes. Il salue les deux commerciaux du bureau voisin qui déjeunent en gloussant et partagent une paire d’écouteurs devant un écran mou. Une fois tranquille, porte verrouillée, silence total, il défait son pantalon, déballe son engin et s’astique alors comme jamais, salive, compression artérielle, autostimulation prostatique et tout le tremblement. Il ne réprime pas ses geignements, il ne pense plus à rien puis finit par arroser l’émail du réservoir de la chasse d’eau. Tous les muscles de son corps se détendent, un bien-être absolu s’empare de sa sphère ORL et il pisse un bon coup : Otto est d’attaque. Il regagne son bureau, dévore ses œufs durs et ses betteraves et quand il s’essuie du revers de la manche, sa main sent toujours un peu la bite. Qu’à cela ne tienne, il ne peut pas se permettre deretourner tout de suite aux toilettes. Un coup d’œil furtif et le plateau s’est déjà rempli d’une vingtaine au moins de ses collègues. Il est remonté à bloc, il respire avec bruit, il va devoir garder les doigts qui puent.

Au septième étage inférieur de la Centrale administrative, bureau 173, à vingt kilomètres de la ville, dans une zone forestière aux clairières hérissées de tours d’habitation et de bureaux, Otto ajuste ses écouteurs, active ses lunettes d’un délicat mouvement de tête à droite, puis à gauche, et délie les doigts de sa main droite qu’il affecte à la manipulation d’un pad gélatineux et luminescent. Plus rien ne peut le distraire. Vissé devant ses trois écrans comme aux commandes d’un chasseur interplanétaire, il occupe le poste de coordinateur-adjoint du bien-être urbain, ce qui ne veut pas dire grand-chose sinon qu’en temps réel, il collecte, analyse et distribue aux autorités et services concernés les données de surveillance des enfants de riches (flux vidéo/son HD des caméras fixes et drones patrouilleurs, affectations et débriefings des patrouilles physiques, etc.), plus précisément concernant leur activité piétonnière. Et ce n’est pas une mince affaire. Les rues de l’hypercentre offrent le spectacle ordinaire d’une caste jouissante et dégénérée : habitat luxueux, périmètres végétalisés, mise au ban des pauvres et des polluants, omniprésence du divertissement, ciblage publicitaire, consommation forcenée… Et là-dessus, parmi les véhicules en tous genres de celles et ceux qui vont et viennent et pourvoient à l’entretien de cette merde, des nuées de gamins qui déambulent sur la chaussée, boudant les trottoirs et livrés à eux-mêmes, tandis que noyés dans le flux continu de leurs écrans mous, leurs abrutis de parents ne se soucient de rien. Bien sûr, les accidents sont nombreux, souvent tragiques. Or, incapable de prévenir, l’administration sanctionne et Otto intervient : surconnecté via ses lunettes et son gélopad, à coups de rapports aux N+ et d’interventions commandées des escouades mobiles de maintien de l’ordre.

Otto archive une copie du message et planifie l’intervention du service informatique lorsqu’un avertisseur signale un incident. Une nouvelle fenêtre s’ouvre alors sur l’écran central qui diffuse en direct, avec rappel au ralenti de l’événement déclencheur, les suites d’une collision « simple », sans blessure grave et impliquant deux entités, entre une jeune femme et un triporteur chargé du ramassage des ordures. La victime est assise, les pieds dans le caniveau, la tête entre les mains, entourée de personnes qui la réconfortent. Le conducteur du petit véhicule est étendu à même le sol, maintenu immobile par des passants qui le malmènent et l’insultent. Par le truchement des N- idoines, Otto gère entièrement la situation. La femme est prise en charge par la brigade de soutien psychologique dépêchée sur place et l’employé municipal est licencié sur le champ, défait de son uniforme et poussé sans ménagement sur la banquette arrière d’un véhicule de patrouille. Très vite, la foule se disperse et tout s’ordonne à nouveau. Otto déclenche alors la procédure standard de contrôle civil des protagonistes, scan anatomique et confirmation « bonnes mœurs » : rien à signaler, c’est parfait. D’un mouvement de l’auriculaire, il met à jour le système, les fenêtres actives glissent sur les écrans latéraux et renvoient Otto à son reflet triomphant, souriant à pleine dents sur le fond noir et brillant du panneau central, mais d’un coup le reflet s’anime et s’altère, s’ensuit une centrifugation des éléments composant l’arrière-plan augmentée d’une aspiration tourbillonnante de son visage, à commencer par le nez qui s’allonge, suivi du corps entier qui disparaît enfin, abandonnant à quelques soubresauts visqueux le pad encore illuminé.

 

6

Cinquante mille fantassins pour deux fois moins de cavaliers pris dans l’étau de deux armées de soixante-cinq mille hommes. Soixante-dix mille morts au milieu, bien moins sur les côtés. La victoire est nette. Les blessés les plus graves sont achevés. D’autres se suicident. Les blessés légers sont retenus prisonniers. D’autres sont, d’abord et par jeu, malmenés puis tués. Les rebelles sont matés. Les déserteurs pourchassés, sans quartier. La terre est rouge et brune et noire, constellée de morceaux de chair et de membres épars. L’eau est tiède et terreuse. Les repas sont frugaux. Les chevaux morts fournissent une viande de mauvaise qualité. Il n’y a presque plus de lard. Le vin s’est perdu. Le pain manque aussi. Les peaux des montures sont récupérées, raclées et roulées. Les os longs sont décharnés et conservés. Un soldat porte un collier sanglant. Il l’a confectionné en cachette. Ce sont des doigts de mains droites, percés dans la pulpe et passés sur du crin. Les abris sont divers. Certains sont plus solides que d’autres, moins bien équipés, moins étanches. La journée règne la chaleur. Le temps change en fin d’après-midi. La pluie nettoie l’air et remue la terre. Puis tout sèche en très peu de temps. La chaleur reprend ses droits. Les nuits aussi sont chaudes. Les hommes vont parfois nus. Le chaos n’est qu’apparent. La victoire a renforcé la hiérarchie. Chacun sait ce qu’il a à faire. Se taire, d’abord. Et continuer ensuite. On rit peu. On parle haut. Des scènes de sexe cru se produisent. Les femmes ne manquent à personne. Le soldat au collier de doigts regarde et se caresse et crie gaiement. D’autres le rejoignent. Puis ils regagnent leurs abris pour dormir. On ne s’ennuie pas. Un matin, on explore les environs, il faut repartir. Des hordes traversent les étendues. Quatre-vingt-dix mille hommes en marche rasent les villages. Ils pillent leurs quelques richesses. Femmes et enfants sont capturés, on se les échange contre des faveurs ou des aliments. Les gradés ne se mêlent pas à ce troc. Ils disposent de ce dont ils veulent. La chair corrompue fertilise les sols. Les restes de repas et les brûlis systématiques nourrissent les sols. Quand ils reviendront, l’herbe aura poussé sans aucun homme pour la fouler puis ils l’écraseront à nouveau. Il n’est pas rare de croiser des animaux sauvages. Ils sont tués puis livrés aux gradés qui parfois s’en désintéressent. Les soldats se disputent les carcasses. Les gradés sont au spectacle. Ils regagnent leurs abris étanches et solides et reproduisent entre eux les jeux sexuels des soldats. Le rythme est impeccable. Un soldat a domestiqué un renardeau. En marche, il le porte contre lui. Il le nourrit sur sa part de repas. Ils dorment l’un contre l’autre. L’odeur de l’animal est plus forte que celle des autres soldats. Il arrive à ceux qui partagent son abri de s’en plaindre. Un soir, il a volé la part d’un mourant. D’autres l’ont vu. La nuit, ils égorgent le renardeau. Quand le soldat se réveille, l’animal est inerte, le sang a séché et lui colle à la peau. Il sort comme ivre de l’abri et s’empale sur un javelot. La pointe du javelot lui entre sous le menton et transperce son crâne. On le laisse ainsi, pour l’exemple. La victoire a renforcé la détermination. Il n’y a de tiédeur que celle de l’eau terreuse. Elle sert aux ablutions comme à la boisson, parfois du même coup. L’eau n’est pas rare. Les figuiers abondent sur certains versants. Chênes, hêtres et pins, les contrées traversées sont montueuses. De pic en vallée, la progression de quatre-vingt-dix mille hommes en armes n’est jamais furtive. Par crainte, certains montagnards quittent leurs foyers. D’autres, plus téméraires, bravent la peur et tâchent de résister. Certains s’enrôlent. D’autres périssent. Ils délaissent leurs cultures, les troupeaux se dispersent et se rassemblent au gré du passage des troupes. Parmi les soldats, les bergers redeviennent bergers. Les réserves de nourriture sont pillées. Le lard, le pain, le fromage, le vinaigre. L’eau est fraîche et claire. Femmes et enfants sont capturés, les plus faibles laissés pour morts, parfois violentés, parfois dévorés. Les anthropophages sont exécutés. On boit du lait de chèvre. Les peaux permettent aux plus démunis de supporter le froid des nuits. Les gradés et les mieux en vue des soldats se partagent les femmes et les enfants pour divers services. La victoire a renforcé l’enthousiasme. La cadence est telle que l’armée progresse en une heure de cinq à sept kilomètres. Les périodes de repos sont courtes mais profitables. De petits groupes d’assaillants tentent sans succès de percer par les flancs. Les pertes sont minimes. Les ennemis sont repoussés, poursuivis, terrassés. La faiblesse et la désertion sont mal perçus, ils réduisent les effectifs. Les faibles et les déserteurs sont punis, souvent tués, ils servent aux jeux des gradés et récompensent les plus hardis des combattants. La progression est continue. Aux monts succèdent enfin la plaine et le lit du grand fleuve qui roule vers la mer. Les rives du fleuve accueillent des bains et des jeux d’eau. La cadence est vive. Le vent porte les cris, les chants et les exploits des valeureux. Les eaux brunes du fleuve charrient les débris du camp de la veille et les hommes pressent les sédiments du plat du pied pour y laisser leurs empreintes. L’empreinte de l’un disparaît sous l’empreinte du suivant au point que plus rien ne se ressemble. Le vent porte la clameur de l’armée marchant droit vers la mer dont l’arc azur déjà s’affirme dans la courte distance. Les gradés se réunissent au soir dans des tentes qui n’ont rien de somptueux mais dont la tenue est incomparable à celle des abris fangeux des simples soldats. Ils forment congrès sous leurs tentes et se nourrissent et boivent ensemble et devisent. Les hommes sont propres, bien nourris car le poisson abonde et les fruits mûrs et les tubercules de la plaine également. Au lever, tous les gradés ont disparu, les hommes sont livrés à eux-mêmes. Certains poursuivent leur marche en direction des eaux tumultueuses de la mer qui viennent heurter les falaises et, sans briser la cadence qui porte leurs pas, s’y jettent et s’écrasent en contrebas sous les yeux de leurs compagnons. Les plus effarés rejoignent à l’eau les corps brisés des premiers couverts et découverts puis recouverts d’une écume épaisse et puante. D’autres restent saisis, médusés. D’autres, enfin, s’installent en retrait et forment un camp qui devient un village. On s’aventure dans les criques. On détourne de son usage l’attirail guerrier. On délivre les prisonniers et les femmes et les enfants sont mieux traités. Mais vient un jour une nouvelle armée qui décime tout par vengeance. Otto est à la tête de cette armée, il détient une puissance inouïe. Il ne montre aucun scrupule. Puis Otto quitte sa monture pour fouler le sol conquis. Toute son armée s’agenouille et l’ovationne. Une clameur s’élève alors et se fige heurtant l’azur et s’agrège et retombe en un bloc invisible. Impalpable mais aussi lourde que la pierre, elle écrase toute vie à l’exception d’Otto, qu’elle semble dissoudre, ingérer plutôt qu’elle ne l’aplatit.

 

7

Bordée de champs humides, la route est calme et prisonnière encore de l’ombre du mont bas qui la domine et forme ainsi rempart avant les vraies montagnes. À mesure que le soleil se lève et dévoile ce petit coin de campagne, l’asphalte et l’herbe sèchent et la vie reprend. Malgré la vitesse, il repère un héron cendré piqué là, au milieu d’un pré, qui d’un coup s’élance et s’envole et il le suit des yeux jusqu’à le perdre. Un peu plus loin c’est un autre héron, ou alors le même, et un couple de buses qui tournoie dans le bleu du ciel, et bien vite un petit bourg que l’on traverse en ralentissant, sa petite église, son petit rond-point, deux petites dames qui marchent côte à côte et la grande ferme en sortant du bourg. Aussitôt consommée, la scène – sélection composite : matin de printemps, animaux, ambiance champêtre, vie sociale, etc. – clignote, les pixels s’entrelacent et se désentrelacent et font place à un mur noir lardé de rayons halogènes. La voix de l’ordinateur de bord ressemble à celle de son père.

« Plus de crédit. En acquérir ?
— Non merci. Où va-t-on comme ça ?
— Question saugrenue.
— Sans commentaire.
— Résidence secondaire de M. F., ambassadeur.
— Merci. »

Otto ajuste le drapé de sa tenue de soirée, la portière glisse et libère un sifflement, un laquais roulant lui tend une main qu’il accepte et dont la température est plaisante. Il esquisse un sourire et se ravise : on n’exprime rien à l’endroit des machines, c’est ridicule. À quelques mètres, au-delà des quelques marches de rigueur qui séparent les robots des humains, un vrombissement mélodique se heurte aux épais battants d’une porte double en bois et d’inspiration inconnus, sans en traverser pour autant les ajourages. À peine a-t-il gravi les marches que la porte s’ouvre, la musique s’interrompt et l’odeur entêtante des fumées grasses de l’encens, mêlée à celles de la sueur, s’empare de lui tout entier et les battants claquent enfin sur ses pas, la musique reprend de plus belle et le voici qui ondule, étourdi, mystérieusement halé vers quelques hommes et femmes qu’il ne reconnaît pas mais qui lui font de grands signes et crient son nom et d’autres choses que le volume trop élevé interdit de comprendre.

La musique, improvisée, met à l’épreuve l’élasticité du temps. Le décor est formidable : les murs sont nus et, dépourvues d’ornements, de larges colonnes de marbre déclinent l’admirable nuancier des teintes minérales quand leurs chapiteaux supportent des vasques où s’agitent des feux colorés dont les langues chatouillent les plafonds. Les divers motifs de pose du parquet sont un régal pour l’œil tandis que de longues baies aux vitres mouvantes laissent transparaître une végétation exotique, parmi laquelle on aperçoit ici un primate, là un bel oiseau qui s’évanouit bientôt dans la luxuriance. À table, la gastronomie le dispute au mauvais goût ; poissons de lac ou de rivière, viandes prisées, légumes frais, cuits, crus, en toutes combinaisons possibles côtoient un lot d’horreurs frites ou sucrées auprès de convives qui d’ordinaire ne s’en repaissent pas, préférant laisser aux indigents la toxicité de ces saloperies. Et tandis que les vins rares et les drogues les plus dingues accélèrent la dépravation, des fontaines à sodas fonctionnent en continu dans les bassins desquelles on apprécie laper, le cul en l’air, les breuvages lourdement souillés qui désaltèrent et saoulent puis s’évacuent en jets colorés sur les amateurs. Retenu dans sa progression par des mains intrépides, il se libère de sa toge pour arriver en sous-vêtements devant le petit groupe, dont certains membres, nus aussi, s’embrassent et se caressent, parfois mutuellement, imprimant à leurs visages les expressions forcées des productions pornographiques : halètements salaces, yeux révulsés, langues roulantes et autres pitreries à l’avenant. Il n’y a pas de conversations à proprement parler, les rares échanges verbaux se limitent à la demande et à l’expression du consentement, ou bien à des cris qui parfois se répondent ou s’évanouissent dans le stupre avant même avoir été perçus.

Il s’enivre et se prend au jeu, se trémousse, s’approche et frôle les corps moites qui se contorsionnent au sol ou en l’air, prisonniers volontaires d’un savant réseau de filets et de câbles gainés de tissu. Mais tout cesse lorsqu’un souffle brutal venu d’en haut plaque au sol jusqu’au plus robuste. Il parvient à se dégager du corps inerte d’une femme en surpoids puis il rampe, il se déplace parmi les cris, les sécrétions et les bris de verre qui jonchent le sol et s’abrite enfin sous une table. Un faux silence s’installe un moment puis la musique reprend, moins agressive, moins assourdissante et les invités se relèvent, leurs mouvements et leurs mots trahissant une espèce d’habitude. Il s’étonne, certains s’esclaffent, d’autres se plaignent et s’écartent alors afin de laisser circuler des cohortes de domestiques, prestes et chétifs, qui assiègent l’immense salle de réception, balaient le sol et nettoient les tables, invitant très poliment les convives à se rhabiller puis à quitter les lieux.

En nage et lardé d’écorchures, il quitte sa retraite, récupère sa toge et la passe péniblement puis se mêle à la foule, compacte, qui finalement sort et se disperse à son orée puis pénètre l’éden qui ceint l’édifice, disséminant, à la manière de centaines de spores, les humains parmi les arbres et les fleurs. Un périple débute alors, éprouvant et sans but, au gré duquel s’agrègent de petites bandes de fortune, sous-équipées, au cœur d’un biome tropical abrité d’une demi-sphère que compose un alliage invisible. Tout y est : la moiteur et l’abondance, outrancière, de centaines d’essences d’arbres colonisés d’épiphytes remarquables, la faune des insectes, reptiles et batraciens, d’amusantes hardes de petits cochons sauvages qui foncent en grognant comme insoucieux des obstacles, les singes, les rochers, la matière morte empâtée de parasites divers, etc. Et tandis que la brume sature et parfois modifie l’espace, le décor primitif et la faible luminosité alimentent un sentiment d’angoisse et d’aberration temporelle.

À peine remis de leurs ébats déments et bien qu’arpentant l’hostilité en groupes de six ou sept, femmes et hommes refusent de se prêter main forte ; ils progressent lentement, chacun pour soi, sur le sol fragile, sous les regards inquiets des dendrobates et des roussettes, en quête de peu de choses qu’un tout nouvel ordonnancement. Personne, d’ailleurs, ne remarque la disparition soudaine d’Otto.

 

8

Ne demeurent que quelques éléments de l’agencement initial, tantôt nets, tantôt très abimés, évoquant le relevé d’un drôle de cadastre, et comme une fine couche de sédiments a recouvert le tout, lardée de crevasses d’où parfois suinte et stagne une crème écumeuse. Il avance à petits pas sur ce qui semble être les restes de toute une putain de mégapole et, chahuté par ce constat, il perd soudain l’équilibre, trébuche et saisit en chutant la flèche d’une cathédrale en ruines, s’y écorche la paume, jure, se redresse et balance un coup de pied dans l’édifice en jurant à nouveau. La désolation miniature qu’il arpente, telle un plan-relief hors normes, s’étale sur des kilomètres. Et la faible brise qui lui caresse les mollets paraît plus douce que les rafales qui lui fouettent le visage et dont il doit parfois se protèger en s’accroupissant. Ce paysage, la vie l’a déserté. Le ciel est dénué de tout. La somme des sons perceptibles peine à vaincre le silence. Otto est un colosse errant seul parmi les décombres mais voilà qu’au loin s’élève un nuage de poussière. Puis le nuage disparaît pour se reformer à ce qui pourrait être une poignée de kilomètres, et ainsi de suite, un nombre incalculable de fois, au gré d’un tracé stochastique, jusqu’à la distance raisonnable d’une petite course et s’arrête. Curieux, Otto se rapproche, foulant puis dépassant feu les faubourgs de l’hyperville, quand un souffle venu des profondeurs libère un nouveau nuage, à ses pieds même, et s’élance alors dans les airs le corps agressif et bandé d’un gigantesque ver annelé que sa main vive attrape au vol et serre de toutes ses forces, mais de la gueule du ver s’échappe un certain nombre d’autres, plus petits, et ainsi de suite, de plus petits vers sortent de gueules de plus en plus petites et Otto le géant malgré lui se fractionne en autant de petits Otto qui se répliquent eux-mêmes, empoignant chacun son petit ver et les voilà embringués dans un système où tout se joue pratiquement. Puis un mouvement brusque et contraire intervient, réagrège les Otto et les vers et propulse les corps en expansion perpétuelle vers des limites que l’on ne connaît toujours pas.

 

© David Sillanoli, reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur
Illustration : Wikimedia, Arthur Rothstein
Heavy black clouds of dust rising over the Texas Panhandle, Texas