CE QUI SE TRAME À FLATLAND HOUSE, ÉPISODE 56 : ‘L’IMMEUBLE D’À CÔTÉ’, DEUZIÈME DROITE, BENJAMIN DESMARES
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C’est aujourd’hui à Benjamin Desmares, occupant du deuxième droite de ‘L’immeuble d’à côté’, de passer aux aveux quant à ses coupables intentions en acceptant d’intégrer un tel voisinage en compagnie de trois de ses greffiers.
« Pas facile
J'ai fait, il y a longtemps, le choix de quitter la ville. Je parle de la grande, celle qui se néglige et te bouscule sans s'excuser. Vous voyez ? Le genre d'endroit qui n'en a rien à fiche de toi.
Alors, quand Yves Letort m'a proposé son contrat de location, j'ai dit oui sans hésiter, car je fais partie de ces indécrottables enthousiastes. Au fond de moi, pourtant, traînaient pas mal d'arrières pensées. De nouveau des voisins, des bruits venus d'on ne sait où, des contraintes, des communs à respecter, des mots rageurs concernant les règles de vie collective.
Bref, du savoir-vivre-ensemble et malgré tout. J'ai signé le contrat sans le lire. Plus tard, j'ai reçu les clefs ainsi que quelques instructions du concierge. Parlons un peu de cet individu. Il ne m'a pas rendu mon séjour dans cet immeuble facile, Monsieur Letort – car il s'agit bien de lui – s'est montré constamment insatisfait de ma conduite. Je laissais, paraît-il, des traces de virgules dans les escaliers. J'étais, selon ses dires, infoutu de faire correctement le tri sélectif, mélangeant dans la même poubelle compléments circonstanciels et adverbes. En plus de tout cela, il n'a pas hésité pas à me relancer à propos des étrennes. Comme quoi j'étais le dernier à ne pas lui avoir fait de petit cadeau de fin d'année.
Mon séjour dans cet appartement à malgré tout été des plus féconds. Je m'y suis installé avec une partie de mes chats. Trois sur cinq. Et j'ai laissé mijoter. J'ai eu pour voisin un monsieur très bien, Roland Goeller, que j'ai, je crois, un peu maltraité. Mon bail s'est révélé très court. Ça m'apprendra à lire mes contrats. Je serais bien resté un peu plus. Ces quelque mois ont donc été des plus agréables. Quant au concierge, ses remarques ont fait de moi, peut-être pas un homme meilleur, ni même plus civilisé, mais du moins quelqu'un capable de vivre avec les autres. »
Benjamin Desmares est bègue.
Enfant, ses camarades se gaussaient : « Alors Benjamin, tu démarres ? » – tandis que son entourage attendait patiemment qu’il finisse ses phrases.
En plus d’être bègue, ce petit con était un bavard incontinent.
Benjamin apprit alors à dissimuler ses achoppements langagiers sous les subterfuges. Il se mit à écrire, les mots sortant sans encombres sous sa plume.
Sur le papier, il devenait plus concis, moins pénible.
Plus tard, notre ancien bègue se retourna sur ses livres et s’aperçut qu’il écrivait toujours la même histoire.
Bref, il continuait de se prendre les pieds dans les mots. La honte !
Benjamin Desmares est resté le bègue qu’il était enfant.
Aujourd’hui il a toujours droit au jeu de mots qu’on lui faisait du temps de sa jeunesse folle aux genoux croûtés.
Tout ça pour dire qu’il n’y a de progrès à attendre, ni de l’art, ni de l’humanité.
Bibliographie sélective :
— Une histoire de sable
— Remugles
— Un truc à finir
— Les poings dans le ventre
— Barabal Skaw