Un « work in progress » au jour le jour de la fabrication d’un Novelliste. C’est l’exercice auquel tentera de s’astreindre le factotum de Flatland éditeur pour la réalisation de ce neuvième opus de notre revue consacré aux religions, croyances, superstitions et crédos en tout genre.

 

Devenu au fil du temps un « mook » annuel thématique, Le Novelliste a fini par adopter une structure désormais immuable, qu’il conservera sans doute jusqu’à sa disparition (car tout à une fin) : un essai marquant en guise d’entrée en matière, suivi de quatre parties distinctes consacrées à la fiction, introduites par un article, et séparées ou conclues par des interludes divers (deux doubles pages d’« historiettes », une « parenthèse » médiane, la rubrique « comme une image » dirigée par Yves Letort, et pour finir une section matrimoniale consacrée à une figure féminine marquante des prémices de l’Imaginaire).

Pour ce numéro, c’est Olaf Stapledon qui ouvre le bal. Il me tenait à cœur depuis longtemps de traduire cet essai d’un auteur dont les éditions Le Bélial’ viennent de rééditer en ce début octobre Créateur d’étoiles, classique intemporel, dans une nouvelle traduction due à mézigue. Ce numéro m’en fournissait la parfaite occasion. Intitulé « The Core » (ce que j’ai traduit par « L’Essentiel »), paru initialement en 1945 dans une confidentielle revue anglaise, cet essai est un texte très personnel qui prolonge et ramasse en quelques pages les interrogations intimes et métaphysiques déjà largement présentes en 1937 dans Créateur d’étoiles (et qui formeront le propos essentiel de Death into Life, inédit en français et paru en 1946 en VO). Stapledon y démontre par l’exemple (le sien) que tout système de croyances vise avant tout à structurer l’individu qui l’adopte et à l’aider à tenir debout face au grand mystère du cosmos qui l’entoure. Un extrait ? D'accord, puisque l’on est entre nous.

« Identité ? Mais de quelle identité puis-je me prévaloir un seul instant, et moins encore une vie durant ? Je suis en conflit permanent avec moi-même. Je voudrais par-dessus tout oser, mais je tiens à ma sécurité. Je veux consacrer toute mon énergie à de grandes tâches, pourtant je ne résiste pas à la tentation de me disperser. Je suis déterminé à me conduire en citoyen responsable, mais tout aussi résolu à éviter toute responsabilité. J’aspire à m’intégrer dans une vie communautaire exigeante, mais je protège jalousement mon individualité et joue les cavaliers solitaires. Je respecte inconditionnellement les principes d’une vie spirituelle et religieuse élevée, ce qui ne m’empêche en rien de faire preuve de scepticisme. Sans compter que je me protège sous un vernis de cynisme, que j’évite les challenges difficiles et tiens à ne pas me compliquer l’existence.

J’ai l’impression d’être une arène surpeuplée dans laquelle des centaines de gladiateurs et de bêtes sauvages luttent férocement depuis plus d’un demi-siècle, sans que quiconque puisse l’emporter. Il arrive qu’une pure et simple voracité soit sur le point de me posséder totalement, à d’autres moments c’est la peur, à d’autres encore l’intellect, ou le besoin obscur de la vénération, voire la franche grivoiserie. Aucun de ces prétendants ne peut se proclamer davantage moi qu’un autre. Même ce seigneur tout-puissant – la grande estime que je me porte –, épaulé par sa bande de brigands turbulents, n’est pas réellement moi. »

Quand il ne s’impose pas d’emblée, le choix de l’illustration intervient généralement au dernier stade de la mise en page, au terme d’une ultime relecture du texte. En ce qui concerne celui-ci, c’est le paragraphe qui précède qui m’a remis en mémoire l’image de Howard Pyle reproduite en tête de cet article (à prendre ici au sens métaphorique), que j’avais mise au chaud dans mon virtuel coffre à trésors visuels. Howard Pyle (1853-1911), grand illustrateur américain dont N.C. Wyeth (1882-1945), qui illustre la couverture de ce numéro, fut l’élève. En complément du dialogue qu’entretiennent entre eux les textes réunis dans un numéro, j’aime quand c’est possible établir des connexions plus au moins évidentes ou plus ou moins discrètes entre images et illustrateurices rassemblés pour l’occasion autour d’un thème.

Leo Dhayer
(Aucune IA générative n’est intervenue ni dans le choix ni dans la création de l’image et du texte de ce billet de blog.)

 

Illustration : « Baron Frederick Ran Me Down », extrait de Otto of the Silver Hand, roman pour la jeunesse de Howard Pyle illustré par lui-même, Charles Scribner's Sons, New York, 1888