Le quatrième tome de notre anthologie thématique annuelle Horizon perpétuel, au sommaire de laquelle trente auteurs et autrices se sont frotté/es au thème des dérèglements, est paru fin décembre 2025, sous une couverture percutante de Jean-Jacques Tachdjian.

Sous-titré désormais « Anthologie plurielle de nos imaginaires », et titré Perturbatio globalis, l’ouvrage a connu cette année un certain nombre d’inflexions résumées par l’anthologiste dans sa préface.

Celle-ci donnant en outre quelques conseils à celles et ceux qui souhaiteraient répondre à nos appels à texte, il nous a paru utile de la reproduire sur ce blog. Rappelons que le thème du prochain horizon perpétuel à d’ores et déjà été annoncé ici-même.

 

Des lendemains qui changent

 

C’est par son thème, déjà, que ce quatrième tome d’Horizon perpétuel se plaçait dès l’origine sous les auspices du changement. La consigne donnée à celles et ceux qui souhaitaient participer à l’appel à textes pour – peut-être – inscrire leur nom au sommaire de notre anthologie thématique annuelle avait le mérite de la simplicité et se résumait à un mot : Dérèglements.

Ce laconisme frisant la provocation n’a pas été pour décourager les bonnes volontés, tout au contraire, pas plus que la volontaire discrétion de l’appel à textes qui s’est résumé, dans un premier temps, à une simple ligne sur la page « Manuscrits » du nouveau site de Flatland éditeur. C’était sans compter sur l’efficacité des sites spécialisés qui s’en sont ensuite fait l’écho, et méconnaître la vitalité du vivier d’auteurs et autrices francophones de l’Imaginaire. Pourquoi une telle volonté délibérée de discrétion ?

Pour répondre à cette question, l’anthologiste doit accepter de se désaper quelque peu en révélant les méandres de sa réflexion. Au départ était une volonté de changer la donne, par souci de ne pas s’encroûter, par désir d’expérimenter, et peut-être aussi – jouons jusqu’au bout la carte de l’honnêteté –, pour faire l’économie d’un appel à textes ouvert qui représente immanquablement une énorme somme de travail éditorial et administratif. Après trois A.T. de ce genre massivement suivis, l’idée pour accoucher de ce quatrième opus était de produire un A.T. fermé, réservé aux happy few (les habitués de Flatland éditeur et les plumes repérées lors des éditions précédentes), quitte à réduire le nombre de participants et à leur offrir davantage d’espace pour s’ébrouer.

Ainsi fut donc fait dans un premier temps, mais la place, discrète mais réelle, prise en trois années d’existence par Horizon perpétuel dans le paysage des littératures de l’Imaginaire en décida autrement. Une première voix s’est étonnée de ne pas avoir vu passer d’appel à textes pour le quatrième tome, une autre a réclamé de connaître le thème retenu pour celui-ci, une troisième s’inquiétait de savoir s’il n’était pas trop tard pour participer.

L’anthologiste dut alors se rendre à l’évidence que sa créature lui avait échappé, qu’elle n’était plus sa chose dont il pouvait déterminer le devenir à sa guise, qu’elle avait été adoptée (et ce faisant adoubée) par un certain nombre d’auteurs et d’autrices, aguerris ou en devenir, qui en attendaient le retour inscrit au calendrier comme celui des saisons et des grands rendez-vous annuels. Comment ne pas accepter qu’il en soit ainsi, sous peine de dénaturer un projet voué dès l’origine à remplir un rôle communautaire et inclusif ? Il fallut bien se résoudre à en revenir à l’orthodoxie de l’A.T. ouvert, ce qui fut fait de manière sibylline en indiquant sur la page idoine de notre site le thème dont les contours s’étaient dessinés lors des premiers échanges avec les auteurs pressentis, ainsi qu’une deadline.

Je n’eus pas à le regretter, car même si l’afflux de textes s’avéra en définitive aussi important que je l’avais redouté, leur diversité de thèmes, leur variété de style et leur qualité globale firent que je pus sans difficulté élaborer sur le thème des dérèglements un sommaire satisfaisant – et sans doute plus riche que si je m’en étais tenu à mon idée initiale. Que ce quatrième tome d’Horizon perpétuel puisse plaire, plus largement, à celles et ceux qui le liront et trouver ainsi son public, ce sera à vous de le vérifier, mais j’avoue sur ce point demeurer raisonnablement optimiste.

Il y eut cette année 90 volontaires pour tenter de scruter l’horizon perpétuel de la fiction, pour 30 places au sommaire, dont 8 réservées à des auteurs et autrices invité/es. Toutes les propositions ont été soigneusement lues et soupesées pour être classées en trois catégories : « Oui », « Non », « Hors sujet ». Cette première sélection effectuée, il m’a fallu écarter 10 nouvelles qui auraient pu figurer entre ces pages, soit parce qu’elles étaient redondantes avec d’autres textes sélectionnés, soient parce qu’elles manquaient tout de même un peu de maîtrise dans la narration, soit simplement par manque de place. Il m’a fallu en recaler 8 autres, soit parce qu’elles étaient hors sujet, soit parce que le thème n’était que superficiellement traité, soit parce qu’elles dépassaient par leur longueur le cadre d’une nouvelle.

Une fois obtenu l’accord des 30 impétrants sous forme d’un contrat de publication signé, j’ai dû informer tous les autres qu’ils n’étaient pas retenus, ce qui en ce qui me concerne doit être la tâche la plus pénible parmi toutes celles conduisant de l’idée initiale à la mise en vente d’une anthologie. Pourtant, n’est-ce pas la loi du genre, acceptée par celles et ceux qui participent à ce type de concours ? Certes. Mais l’anthologiste qui est ou a été lui-même auteur sait ce que c’est de recevoir une lettre de refus et ne peut rester de marbre en refusant un texte – et a fortiori 68 – que s’il a une pierre à la place du cœur.

Est-ce pour cette raison que j’ai offert à celles et ceux qui le souhaitaient de recevoir un court commentaire sur les raisons pour lesquelles leur nouvelle n’avait pas été retenue, ainsi qu’en « lot de consolation » un exemplaire numérique du précédent tome d’Horizon perpétuel ? Peut-être. Mais c’est surtout à mes yeux la moindre des choses, même si cela doit conduire à une charge de travail supplémentaire, quand on lance ce type d’appel à textes dans lequel beaucoup investissent tant de temps, d’énergie et d’espoir. Car ce qu’espèrent les participant/es à ces A.T. – comme l’indiquent nombre de mails d’accompagnement –, ce n’est pas tant une notification d’acceptation ou de refus qu’un retour, un avis, un conseil sur leur prose.

Et s’il est un conseil qu’un professionnel blanchi sous le harnais puisse donner à un/e débutant/e, c’est de ne pas solliciter un avis, un retour sur son texte, si l’on n’est pas prêt à entendre que celui-ci manque d’originalité, que la narration pourrait être plus maîtrisée, ou que le style est défaillant. Il vaut mieux, également, ne pas concourir si l’on n’est pas prêt à accepter qu’au final, c’est l’avis de l’anthologiste qui prime, aussi subjectif et sujet à caution puisse-t-il paraître. Et pour mettre toutes les chances de son côté, si l’on se décide quand même à se lancer, la seule vraie question à se poser est celle-ci : comment faire la différence avec tous les autres ?

Sur un thème donné, si vous n’êtes pas certain de pouvoir vous imposer par l’originalité de votre regard ou de votre style, vous devez l’être par l’originalité de votre idée, de votre traitement et de votre voix. Un anthologiste – celui qui signe ces lignes, en tout cas –, ne cherche pas seulement de bonnes histoires bien écrites. Il souhaite être épaté, surpris, ému, choqué ; il aimerait ne pas lire ce qu’il a déjà lu mille fois ; il veut bâtir un sommaire original et varié, comportant autant de couleurs, de nuances que possible. Et ce qui importe par-dessus tout pour avoir une chance d’accéder au dernier carré : il faut que votre texte fasse entendre votre voix. Encore faut-il l’avoir trouvée, me direz-vous. J’admets que cela n’a rien d’une formalité, et c’est là que la notion d’apprentissage prend tout son sens, l’écriture n’ayant rien, quoiqu’en disent les clichés, d’une vocation innée.

Finalement, le renouvellement espéré pour ce quatrième tome interviendra tout de même, mais par un autre biais que le changement de méthode de sélection. Au vu de la diversité et de la richesse des premiers textes choisis, une évidence s’est rapidement imposée à moi : Horizon perpétuel ne pouvait demeurer l’anthologie de SF stricto sensu qu’elle ambitionnait d’être depuis l’origine. Elle ne se limitera désormais pas davantage à ce qu’il est convenu d’appeler « l’Imaginaire ». L’ouverture est bien plus large – quoi de plus normal puisqu’il est ici question d’horizon ? –, et pour en rendre compte, c’est le pluriel qui fera d’HP l’antho thématique annuelle de nos imaginaires qu’il a fallu adopter. C’était là une pente naturelle sur laquelle notre antho était engagée depuis un moment déjà, il était logique d’en tirer les conclusions et de larguer les amarres.

De même, il était plus que temps de renoncer à rappeler en sous-titre de ces volumes l’année de leur appel à textes, créant ainsi, du fait du manque de moyens et de temps chronique d’une petite structure associative de microédition telle que la nôtre, un gap peu compréhensible de deux années entre le millésime et l’année de sortie effective. Voilà pourquoi, comme vous avez pu le découvrir en couverture, Horizon perpétuel sera désormais une « anthologie plurielle de nos imaginaires », dont vous tenez entre les mains le tome 4.

L’ambition, elle, reste la même : scruter l’horizon sans fin de la fiction pour y percevoir les signes avant-coureurs de nos lendemains. Des lendemains qui, à défaut de toujours se révéler plus désirables, (le réel à la peau dure), pourraient être enfin des lendemains qui changent.

Leo Dhayer