Régulièrement, nous vous proposerons sur ce blog des nouvelles à lire en lien avec nos parutions. C’est George W. Barlow qui ouvre le bal, avec cette nouvelle d’une poésie cosmique et amoureuse que n’aurait pas reniée Stapledon. Initialement parue dans Lunatique, le Fanzine de Jacqueline Osterrath, en août 1973 (n° 65), elle fut également reprise en juin 1975 dans la revue Fiction (n° 258). Si le mot d’ordre n’était pas, dans notre nouvelle collection Expresso, à la concision extrême et aux choix éditoriaux drastiques, elle aurait pu figurer au sommaire de Demain commence hier, recueil de nouvelles de l’auteur choisies et présentées par Jean-Pierre Andrevon, qui sortira chez Flatland le 3 avril 2025 et que l’on peut d’ores et déjà commander sur ce site, ici pour le livre papier, et ici au format numérique. Quant à ses intentions, George W. Barlow explique : « Ce texte tient plutôt de l’évocation poétique que de la nouvelle proprement dite. Du point de vue de la forme, il repose sur une technique originale : la trame entière s’articule autour des vers d’un poème de Tristan Corbière. Quant au thème, il aborde (de façon allusive) l’idée de l’exploration du cosmos par l’esprit, tandis que le corps reste enchaîné par les lois de la relativité. » Précision importante : l’auteur nous a aimablement et exceptionnellement autorisés à reproduire sur ce site cette nouvelle dont il conserve tous les droits. Merci donc à tous et à chacun de ne n’en faire usage que dans le respect des droits d’auteur.

Illustration : Kosmická vize de František Kobliha (D.R.)

 

Me voici donc enfin assise auprès de toi, après tant de couloirs, et de bureaux, et de promesses échangées avec des gens en blouse blanche. Toi étendu sur ce lit étrange, totalement immobile. Prisonnier d’un harnachement de fils et de tubes, qui me dérobe même ton profil ingrat, et tant chéri.

Dors : ce lit est le tien… tu n’iras plus au nôtre.

À toi seul ce lit : plus jamais ton corps contre le mien ! Même, tu ne m’entends pas, tu ne me vois pas ; même, tu n’es pas vraiment dans cette chambre avec moi. Tu n’es plus dans ce monde, ce monde de chambres, de couloirs, de rues, de routes, de champs, de plaines, de montagnes, où nous avons été ensemble. Tu n’es plus dans ce temps, ce temps de secondes qui gouttent, d’heures qui coulent, de jours et de nuits qui nous baignaient ensemble.

Il n’est plus de nuits, il n’est plus de jours.

Mais déjà, poète, passaient-ils semblables, pour nous ensemble, au même rythme ? Déjà, poète, tu t’échappais souvent de l’ici et du là, du maintenant, de l’hier et du plus tard. Souvent déjà tu ne m’entendais pas te parler, tu ne me voyais pas te regarder. Tu ne me sentais pas t’aimer. Déjà, tu m’échappais. Tu me rejetais, moi qui avais tout donné, qui m’étais toute donnée, pour t’avoir.

L’aimé, c’est toujours l’Autre.

Pourtant, j’étais riche, on me trouvait intelligente, on me disait belle. On m’enviait, on m’écoutait, on me courtisait. J’enseignais aux enfants le goût de la poésie, pour le plaisir, et fuyais les amants, par ennui. Je t’ai trouvé pauvre et laid, mais sublime : poète. Et, pour avoir un poète à aimer, j’ai tout perdu : perdu l’argent, que ma famille m’a refusé parce que je te le donnais ; perdu l’intelligence, car l’on me trouva folle – le professeur qui vivait avec un clochard – et je me trouvai bête auprès de toi : moi qui savais seulement jongler avec les mots, toi qui appelais les choses qui n’ont pas encore de nom ; perdu la beauté, car le seul que j’aurais voulu voir la voir, le seul que j’aurais voulu entendre la dire, ne semblait pas la voir, ne voulait pas la dire. Certes, tu ne me trompas jamais avec une autre femme : pire, avec tout et avec rien ; car dans tes poèmes il y avait la beauté de tout, et la beauté de la beauté, et la beauté de rien, mais non la mienne : ni la beauté que j’aurais voulu que tu me voies, ni la beauté de notre union, de toi et de moi ensemble, ni une beauté née de notre union, de toi et de moi ensemble, où chacun de nous aurait pu se reconnaître, mais complété, comme en un enfant des parents de chair ; la beauté de tes poèmes m’était aussi étrangère qu’aux enfants celle des poèmes que je tentais de leur ouvrir. Certes, ma beauté, tu la prenais quand je te la donnais : mais la beauté est-elle sans qu’un poète la connaisse et la dise ? Au lieu de m’emporter avec toi dans la poésie, tu partais seul : tu me laissais préparer seule ce que j’allais dire des poètes aux enfants, et toi, l’enfant-poète, mon enfant qui te laissais nourrir et aimer, mais non pas mon poète, toi tu regardais, au-delà de moi, des choses ? des âmes ? que nul ne pouvait voir.

Rêve : la plus aimée est toujours la plus loin.

Plus loin ! Plus loin maintenant tu m’as fui, plus complètement j’ai perdu mon poète, que lorsque ton regard me traversait, que lorsque tu entendais une voix qui n’était pas la mienne et que je ne pouvais entendre ! Plus loin que d’où je te ramenais, vaguement irrité, d’un regard tristement insistant ou de ton prénom murmuré comme une prière vide : « David ! David ! » Tu vois, je t’appelle tout de suite, et je te regarde depuis longtemps déjà, mais tu ne m’accordes même plus ta semi-présence, ta présence prosaïque. Ce que moi je vois, avec les autres, et que toi tu fuyais souvent, tu ne peux plus jamais le voir.

Il fait noir, enfant, voleur d’étincelles !

Mais fait-il noir pour toi, maintenant ? Par-delà le noir, et les étincelles, n’as-tu pas maintenant trouvé un nouveau soleil ? Mort pour moi mais vivant loin de moi. Loin de ton corps, loin de cette boule de terre. Ici, tu dors ; là-bas – où ? – tu voles, là-bas tu vis : au-delà du ciel noir.

Ils te croiront mort : les bourgeois sont bêtes.

Je suis une bourgeoise bête, moi ! Je voulais être « ta bourgeoise », oubliant qu’un poète n’en peut avoir. Est-ce pour cela que tu as fui, pour ne pas te laisser, par moi, dans moi, enraciner, incruster, encroûter ? Est-ce pour me quitter, pour m’ôter de toi – comme un habit trop bourgeois qui te collait à la peau et te privait de ta nudité d’enfant, de sauvage, de poète – que tu as préféré arracher la peau avec, que tu as choisi de rejeter ton corps en même temps que le mien ? Est-ce pour cela que tu as répondu à l’appel de ces gens en blouse blanche ; que tu les as laissés te soumettre, poète, à des expériences, à des mesures, à des instruments, à des chiffres, comme une bête ou un conscrit ? Est-ce pour cela que tu as repoussé mes caresses et mes baisers pour l’étreinte froide de leurs fils et de leurs tubes ?

Et l’ange du plafond, maigre araignée du soir,
– Espoir ! – sur ton front vide ira filer ses toiles.

À ces araignées géomètres, il fallait un papillon. À ces esprits calculateurs, un esprit danseur, qui s’ébatte à toutes les musiques. Un esprit chanteur qui résonne à toutes les brises. Un esprit kaléidoscope, qui mire les jeux de formes et de couleurs les plus fugitifs. Ils t’ont choisi. Ils t’ont pris à moi. Ils t’ont donné ce sommeil du corps et cet essor de l’esprit : ils t’ont fait mort pour nous, pour moi, mais plus vivant que jamais pour toi-même, vivant comme toujours tu avais aspiré à l’être, vivant déjà mille vies peut-être, mille rêves vrais.

Ferme les yeux pour voir.

Ils ont fermé tes yeux pour que tu puisses voir par d’autres yeux ; fermé tes oreilles à ton prénom, David, que je murmure en vain, pour que tu entendes des voix lointaines ; fermé ton esprit à notre monde, à nos pensées – à mon amour – pour que tu t’ouvres à d’autres esprits.

Dors… en attendant venir toutes celles
Qui disaient : Jamais ! qui disaient : Toujours !

Elles sont venues à ton esprit enfin vidé, toutes ces étoiles qui disaient briller toujours, qui disaient n’être jamais à l’homme ; toutes ces âmes que tu pressentais ; toutes ces pensées étrangères que ta poésie déjà reflétait vaguement. Elles sont venues à toi, ou tu es allé à elles, qu’importe : vous vous êtes rencontrés par-delà les toujours et les jamais, les jours et les nuits, les espaces obscurs et les années-lumière.

Dors : on t’appellera beau décrocheur d’étoiles,
Chevaucheur de rayons.

Car nul corps de chair en armure de métal ne saurait chevaucher la lumière ; et nul Don Quichotte, sur nos Rossinantes au souffle de feu, ne saurait galoper jusqu’aux étoiles : la monture s’y essouffle et le cavalier consume sa vie, nargue par un horizon qui recule toujours. Mais l’ascète peut réussir où le conquérant échoue, et l’antique Pégase surpasser les astronefs. C’est seulement désarmé, dépouillé, dénudé, désincarné même, que l’homme peut franchir les déserts brûlés par le soleil noir. La lumière, énergie la plus pure, y traîne et parfois s’y perd : seul peut la distancer l’esprit pur.

Va vite, léger peigneur de comètes !

Va vite, poète, monté sur ce Pégase de fils électriques, de tubes de plastique, de plaques de métal, de circuits enchevêtrés – des cadrans pour œil, des électrons pour foin, Pierrelatte pour hippocréne ; va vite, Mazeppa que ta monture emporte couché vers un royaume ; va vite à travers les espaces noirs, loin de moi ; vers les étoiles, loin de moi ; vers d’autres âmes. Va sonder les reins biscornus, les cœurs arythmiques.

Dors d’amour, méchant ferreur de cigales !

Va t’unir, plus étroitement que jamais à moi ta belle amante, aux monstres qu’engendrent des soleils violets, des mers d’acide, des ciels délétères. Va faire la cour aux belles de l’enfer, sur les collines d’ammoniac gelé, aux rives des fleuves de fer en fusion, à l’ombre des forêts de cristaux, au doux murmure des branches de soufre sous les brises de méthane ! Va plonger tes yeux dans des yeux turgides, fondre ta chair dans des chairs purulentes, marier ton âme à des âmes putrides, poète : va aimer des caricatures !

Un baiser sous le voile
T’attend… on ne sait où.

Ton grand amour universel, poète, duquel seule je ne fus pas digne, les hommes en blouse blanche s’en servent comme d’une sonde qu’ils plongent au fond des trous noirs de l’espace, où ils ne peuvent glisser le doigt ni le regard. Ta pensée, portée non plus par ton corps, mais par l’énergie pure dont ils te nourrissent, a pu s’élancer plus loin et plus vite que nul jamais, sans rompre pourtant le lien ténu qui l’attache encore à ce corps resté ici. Gardé ici, non par moi, pour moi : mais par eux, pour eux. C’est l’autre bout de la grande sonde télescopique, celui qu’ils tiennent ferme, pour recevoir toutes les secousses produites, à l’extrémité libre où tu t’agites, par le choc de toi contre l’autre. La toile d’araignée savante qui englue ton corps et me le dérobe, non seulement impulse l’essor de ton âme mais aussi en transmet toutes les vibrations aux araignées en blouse blanche qui te guettent. Et ces vibrations de ton âme à d’autres couleurs, à d’autres formes, à d’autres sons, à d’autres passions, à d’autres pensées, deviendront chiffres sur leurs cadrans, courbes sur leurs écrans, signaux dans leurs micros : le festin de l’araignée !

De ton œil béant jailliront les feux
Follets prisonniers dans les pauvres têtes.

Les cerveaux étranges que tu sonderas, tu les digéreras pour en nourrir les savants ! Tu voulais vivre un poème inouï, et tu vas écrire des équations ! Tu n’es pas le ferreur mais la paille entre ses doigts, aussi mort à ses yeux que la paille. Et c’est maintenant que tu n’es plus vraiment toi-même pour les hommes, maintenant que tu n’es plus pour eux qu’un instrument sans vie, qu’ils t’acceptent, t’honorent, te louent. Toi le bohème, le poète maudit, le paria, dont on montrait du doigt l’accoutrement et dont on ignorait – ou moquait – les vers, qu’on traitait de paresseux parce qu’on ne comprenait pas l’activité qui bouillait derrière un œil vague, te voilà maintenant qui dors depuis des jours et des nuits – tu n’imagines plus, tu n’es plus qu’un miroir ; tu ne chantes plus, tu n’es plus qu’un écho : et c’est maintenant qu’on te proclame héros, génie, conquérant ! L’âne vivant s’est fait lion mort : le haro, hourra !

Ris : les premiers honneurs t’attendent sous le poêle.

Mais non, tu ne ris pas, non plus que tu ne pleurais naguère. Lorsque ton corps vivait parmi les nôtres, tu ne te souciais déjà ni du mépris des foules ni de mon amour. Que t’importent la gloire et les équations à ce bout, si à l’autre tu as le poème et la joie ; si ces grandes révélations dont tu avais soif, avant de renseigner le savant, charment le poète. Si tu communies enfin avec d’autres âmes, que t’importe de n’avoir peut-être pas conscience d’avoir enfin franchi l’espace qui sépare les âmes – non plus que n’avait conscience d’avoir franchi le temps qui sépare les âmes ce poète d’il y a deux siècles, ton frère dans la laideur et dans la quête de la beauté ; ce poète dont ton profil fuyant m’a toujours rappelé les traits ingrats, tels qu’il les dessina lui-même d’un orgueil amer ; ce poète dont, tandis que je te contemple et pense à ton sort, les vers me remontent l’un après l’autre en tête ; ce poète qui, croyant écrire sa propre épitaphe, prophétisait ton apothéose.

© George W. Barlow