Avant le dernier jour
HORS COLLECTION #2,
La tour Bérangère se présente comme un plumier d’écolier, du temps où les écoliers possédaient encore un plumier, ce genre de plumier en bois blanc vite taché d’encre qui, pour peu que l’on dresse l’objet posé sur son petit bout après en avoir fait glisser la tablette supérieure, forme alors deux pans à angle droit, l’un nettement plus épais que l’autre. C’est ainsi que se présente la tour Bérangère, dont l’unique entrée, une double porte vitrée, s’ouvre dans la partie la plus épaisse de l’angle rentrant, l’angle convexe s’adossant quasiment à la pente boisée de la colline du Mas qui se dresse juste dans le dos du bâtiment. Ou plutôt des bâtiments, car la tour Bérangère est encadrée par deux autres tours semblables, la tour Maraîchère sur sa gauche, la tour Chanteclère sur sa droite, toutes trois édifiées d’un même tenant dans les années soixante-dix du siècle passé, chacune distante des deux autres d’une centaine de mètres ou un peu plus. Les trois tours sont notablement isolées du reste du lotissement des Grands-Champs dont elles font partie, lui formé d’une vingtaine de barres d’immeuble tassées autour d’une grande place, la place du Marché, jadis florissante d’une demi-douzaine de magasins divers mais aujourd’hui désertée à l’exception du seul commerce encore valide, un Franc Prix où l’on trouve encore à peu près tout. Comme ses sœurs, la tour Bérangère est haute de dix-huit étages. Dix-sept sont habitables, le dix-huitième et dernier étant occupé par des greniers pour la plupart en désuétude, le rez-de-chaussée dévolu aux locaux techniques, dont un garage à vélos. Chaque étage comporte six appartements, deux raisonnablement vastes, quatre ou cinq pièces dans la partie la plus étroite, dite partie sud, et quatre dans la partie la plus large, qu’on évite d’appeler partie nord, allant du studio aux deux pièces. Cent-un appartements, en principe tous habités, preuve en est les alignements de boîtes aux lettres verdâtres plaquées sur deux rangées côté droit du hall. Au total, en comptant les enfants, assez peu nombreux, deux cent dix-sept résidents, tous ne se connaissant pas forcément, à l’exception d’un bonjour bonsoir en prenant l’ascenseur. Vers l’ouest, à savoir face à l’angle rentrant des tours, on peut avoir, pour peu qu’on soit logé à partir du quatrième ou cinquième étage, donc surplombant le sommet des arbres du bois de Maurepas, une vue dégagée sur la plaine encore raisonnablement campagnarde qui s’étend jusqu’à l’horizon brouillé mais où émergent des futaies, à moins de cinq kilomètres, les trois tours de refroidissement évasées de la centrale nucléaire d’Arc-en-Chabeuil.